Couleur cannelle

Premiers chapitres de Couleur cannelle

1

Elle devrait prendre garde. Si elle continue de s’acharner sur sa télécommande, elle va perdre une information primordiale. Je suis venu chez elle dans un but précis, il serait temps qu’elle réalise. Je sais, elle était heureuse à l’idée de se faire toute seule une de ses fameuses soirées PPT — Pizza Paresse Télé — mais il faudra qu’elle comprenne que ce n’est pas le moment. Son fils n’est pas venu jusqu’à sa lointaine banlieue pour partager avec elle une Quatre fromages. Non, pas aujourd’hui. Ça nous arrive parfois, mais là ce n’est pas le moment. Il faudrait simplement qu’elle me regarde un peu, qu’elle me demande comment ça va, ou quels sont mes projets pour les vacances… Une simple amorce pour entrer en matière. Mais non, rien de rien. Maintenant, elle cherche une série, mauvais plan. Maman, je suis venu pour te dire quelque chose d’important, tu vas me regarder oui ou non ? Si tu continues comme ça, je vais repartir sans un mot, fais attention…

Rien à faire. Elle lance l’épisode pilote d’une nouvelle série dans un hôpital. Je sens qu’il va être difficile de lutter, surtout qu’ils ont recruté un acteur du genre George Clooney avec vingt ans de moins. Elle bave, la cochonne. Il y a une longue traînée de mozzarella reliant sa bouche et le col de son t-shirt, mais elle ne remarque rien. Ah, enfin elle se tourne vers moi : « Il te plaît, celui-là, non ? Un peu âgé pour toi, peut-être, mais tout de même quel charme. Toi non plus, tu ne lui dirais pas non… hein mon poulet ? » Je lève les yeux au ciel, et elle me regarde comme si j’étais un coincé qui refuse de partager ses fantasmes avec sa mère. J’ai beau lui avoir depuis toujours raconté mes histoires sentimentales, parfois même en incluant des détails sexuels, elle me regarde systématiquement avec ce léger mépris bien typique chez elle. A ses yeux d’ex-hippie — l’espace d’un été, rien de plus —, je serai toujours un cul-bénit. Je pourrais me balader à poils dans la rue, ça n’y changerait rien. Elle m’énerve. Elle prendra toujours un malin plaisir à m’accuser d’être un « dragon de vertu », pour reprendre ce vocabulaire désuet qui n’appartient qu’à elle… Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Et pour ne rien arranger, sa série est vraiment nulle.

Ohé, maman, tu le sais bien qu’à partir de demain je suis en vacances ! Ça ne te viendrait pas à l’idée de me demander ce que je vais faire ? Tu as déjà réfléchi à la possibilité que je parte en voyage, ou que je reste à déprimer tout un mois à Paris ? Tu te souviens que tu as un fils, parfois ? Ah, elle se tourne vers moi, deuxième chance. Ok, le message est clair : « Ben moi, je me le ferais en entrée ET dessert. Et le café, je le boirais directement à sa bouche. » Elle est trop forte pour moi, elle parvient toujours finalement à me le faire endosser, le rôle du cul-bénit : « Le café dans sa bouche, comment tu peux penser des trucs pareils ? C’est dégueulasse. » Elle est ravie d’avoir obtenu exactement ce qu’elle cherchait : une bonne excuse pour me lancer son regard méprisant et me faire passer pour un moraliste. Elle triomphe un instant en me toisant, puis se tourne à nouveau vers la télé. Il ne faudrait pas rater la prochaine apparition du docteur sexy… C’en est trop pour moi, je me lève du canapé et emprunte l’escalier.

Quand ma mère regarde la télé, c’est une libération de monter à l’étage. Le salon étant placé tout en bas de la maison, en sous-sol, on a l’impression d’être dans un bunker. C’est décoré avec goût et il y a plein de jolies lampes pour créer un univers agréable, mais je ne peux pas m’empêcher de me sentir dans une cave sordide, surtout lorsque la télé est allumée avec le son à fond. Une fois en haut, je jette un œil à mon ancienne chambre, pour vérifier que ma mère n’a rien jeté. Un jour, ce sont tous mes pulls qui avaient disparu d’un coup, soi-disant parce qu’ils prenaient trop de place dans le placard, qui depuis reste désespérément vide. Cette fois-ci, rien ne semble avoir bougé. J’ai l’impression que c’est surtout quand elle a un coup de déprime qu’elle se jette sur mes affaires pour les faire disparaître. J’en déduis que ces derniers temps, elle a plutôt la pêche. J’entrouvre l’air de rien la porte de sa chambre. Un petit peu de bordel mais sans excès. Ça aussi c’est bon signe : dans ses moments de déprime le sol est jonché de vêtements et les volets toujours fermés. En faisant un rapide calcul, je déduis que ça fait au moins un an qu’elle semble aller plutôt bien. Ça doit être pour ça aussi qu’elle oublie de s’intéresser à moi… Ce n’est pas très agréable d’un point de vue personnel — on a toujours besoin de se sentir important pour sa mère — mais au moins j’ai la satisfaction de constater qu’elle remonte la pente. D’ailleurs, elle est devenue beaucoup plus active, et sort de plus en plus avec ses amies. J’ai l’impression qu’elle est en train de laisser sa dépression derrière elle, et c’est une très bonne nouvelle.

J’entre dans la salle de bains, qui baigne comme d’habitude dans l’odeur douce des savons parfumés. Je ne suis pas du genre superficiel ou obnubilé par mon apparence, mais tout de même j’ai quatre ou cinq poils dans le bas du dos, juste en haut des fesses, qui ne sont pas très élégants et impossibles à retirer avec une pince — trop difficiles d’accès. J’ai remarqué lorsque je vivais encore ici qu’avec la machine à épiler de ma mère, on peut les faire disparaître en deux minutes à peine. Ensuite, il leur faut environ un mois pour repousser, ce qui correspond plus ou moins à la fréquence de mes week-ends ici. Du coup, c’est devenu un rituel : quand je passe la nuit chez ma mère, j’utilise son épileuse pour enlever mes quelques poils dans le bas du dos. Mes ennuis pileux s’arrêtent là : je n’ai pas la moindre amorce de toison sur le torse, ni dans un quelconque autre endroit. Simplement quelques poils en quantité raisonnable sur les jambes, et je rase intégralement le pubis et les testicules de temps en temps. Ça peut paraître frivole, mais je trouve un pénis plus séduisant sans poils à sa base.

Une fois retirés les quelques poils gênants, je profite de l’immense miroir de la salle de bains avec éclairage de star pour observer mon corps. Avec cette lumière chaude, on est plutôt avantagé. Chez moi, éclairé par un néon aux reflets bleus, j’ai l’air gringalet et excessivement pâle. Chez ma mère au contraire, j’ai un teint plus mat et on devine mieux mes pectoraux et mes abdominaux. Rien de bien exceptionnel, il faut être honnête : je suis du genre mince, voire longiligne. Mais depuis quelques temps je fais des abdos tous les jours ou presque, et ça commence à se voir un peu. Ok, ça ne se voit qu’un tout petit peu et seulement dans le miroir de la salle de bains de ma mère. Ok, je suis mince… mais tout de même pas maigre, mes muscles se laissent deviner si on fait attention. On se console comme on peut… Parti comme je suis, je décide de prendre une douche pour me raser le pubis. Comme ça, je serai prêt pour le voyage. En en sortant, je m’observe à nouveau : sans aucun poil ailleurs que sur les jambes, j’ai l’impression d’être plus nu encore, et aussi plus jeune. On pourrait me prendre encore pour un adolescent, même si à 21 ans ce n’est plus tout à fait le cas. Je ne voudrais pas être prétentieux mais avec mon corps imberbe, mince, mon visage d’ange et mes yeux gris, j’ai du succès. J’ai même l’impression parfois de plaire à presque tout le monde. Malheureusement, ça ne semble pas suffisant pour rencontrer l’amour.

En bas, ma mère reste scotchée à l’écran. Elle remarque tout de même que j’ai retiré mon t-shirt et enfilé un short après la douche, et se plaint de souffrir elle aussi de la chaleur. Je lui demande à quelle date elle partira pour la Vendée dans la maison de ses amis, et elle ne termine pas sa réponse : « Le 4 ao… oh mais quand-même Hugo, ne fais pas ton timide : avoue que toi aussi tu le mangerais tout cru le docteur ! » Je me fais un malin plaisir à jouer les casseurs d’ambiance : « Non, il a un sourire trop niais. Genre charmeur de bas étage. Ce genre de numéro, ça ne doit marcher qu’avec des femmes mûres et célibataires. » J’attends que pour créer une diversion elle me demande enfin ce que je ferai pour les vacances, mais elle ne m’offre rien d’autre qu’un regard contrarié. Elle l’aura bien cherché : je partirai sans lui avoir révélé ma prochaine destination. Quand elle recevra sa petite carte postale, sans aucun doute elle fera une belle syncope et s’en voudra de ne pas m’avoir prêté plus attention…

Je remonte dans mon ancienne chambre, et comme il est trop tôt pour dormir je navigue à nouveau sur les forums de voyageurs afin de peaufiner mon itinéraire. J’ai beau partir pour presque trois semaines, je sens que je n’aurai pas le temps de tout voir. Il faudra choisir entre mer et montagne, villes et campagne… mais tout est attirant. Avec un peu de chance, sur place Eliezer pourra me donner de bons conseils. A condition bien sûr de pouvoir mettre la main dessus…

 

2

Je me rends compte très vite dans l’avion que j’ai eu de la chance : mon voisin de siège est homo. Ça se repère tout de suite, et à la complicité avec laquelle il me parle d’emblée force est de constater que dans mon cas également… Au bout de cinq minutes, il me décrit déjà les lieux gays de Bogota, sans avoir pris la peine de simuler poliment une curiosité à propos de mes préférences sexuelles. J’aime ce côté direct et l’absence de protocoles, et profite de sa présence à mes côtés pour glaner une série de renseignements pratiques sur la Colombie. Mais visiblement Nelson ne verse pas trop dans le côté pragmatique, et repositionne systématiquement notre conversation sur la vie homosexuelle. Je le laisse me raconter, après tout ça peut être utile. Je fais mine de découvrir que c’est justement dans le quartier gay que je vais loger à Bogota les premiers jours. Evidemment, je m’étais un peu renseigné et avais choisi la pension en prenant cela en compte, mais je me sens soudain un peu gêné d’être si prévisible. Je ne voyage pas pour rencontrer des garçons, mais à ce genre de détails on pourrait croire que si. Je m’interroge : suis-je capable de me cacher à moi-même certaines de mes intentions, ou ne s’agit-il vraiment que d’un hasard ?

Nelson, à ce que je comprends très vite, a bien envie de devenir un guide un peu spécial pour moi. Il me lance parfois des œillades coquines, et à plusieurs reprises il détaille mon corps assis à côté de lui avec un intérêt manifeste. Je prends garde de ne lui donner aucun espoir, car il ne m’attire pas particulièrement. Certes, j’aime les peaux couleur cannelle comme la sienne, mais il est trop âgé pour moi — la petite quarantaine —, un peu trop rond — j’ai une prédilection pour les corps minces —, et a un look un peu trop soigné à mon goût — cheveux gominés, lunettes de bon élève… Je lui parle donc poliment mais en prenant soin d’éviter une trop grande familiarité. A un moment où il revient des toilettes, il me glisse en souriant que son vieux fantasme de faire l’amour dans un avion ne s’est pas réalisé cette fois non plus. J’ai du mal à déterminer s’il s’agit simplement d’un trait d’esprit ou d’une invitation.

Nelson commence à m’interroger sur mon séjour à venir, mais je suis gêné car je ne me sens pas trop l’envie de lui raconter ma vie. Depuis que je prépare ce voyage, je ne peux m’empêcher de me sentir fautif, c’est très étrange. J’ai tout organisé en douce, et seules deux amies étaient au courant de mon projet. Même ma mère en est restée écartée. Du coup, y compris dans l’avion, je cherche à préserver un certain secret, comme s’il était nécessaire d’agir en cachette. C’est la première fois de ma vie que je me comporte de cette manière, et je trouve cela étrange. D’abord, Nelson s’étonne qu’un parisien parle si bien espagnol, et je lui explique sans entrer dans les détails que mon père venait d’Amérique latine, et que j’ai donc entendu cette langue dès mon plus jeune âge, avant ensuite de suivre de nombreux cours intensifs. A l’inévitable question sur l’origine précise de mon père, je réponds par un silence buté, au risque de paraître malpoli. Nelson répète sa question, et alors je lui explique que je n’ai gardé aucune relation avec mon père, que je n’ai aucun souvenir de lui, qu’il nous a abandonnés ma mère et moi lorsque j’avais quatre ans et que c’est un sujet sur lequel je n’aime pas m’étendre. Nelson enfin comprend mon silence antérieur et cesse de m’interroger, se contentant simplement de remarquer que rien dans ma physionomie ne laisse imaginer que j’ai un père latino. Puis il ajoute avec malice : « Personnellement, je trouve que c’est beaucoup mieux comme ça. J’ai un goût particulier pour les français. Pendant mon séjour à Paris, je tombais amoureux toutes les cinq minutes. C’en était presque insupportable, c’était trop pour moi. Malheureusement, je n’ai pas pu goûter aux délices d’un seul parisien, c’est terriblement frustrant. » Une nouvelle fois, je me demande s’il s’agit d’une simple confession ou d’une invitation.

Après avoir compris qu’il ne pouvait pas m’interroger sur mon père, Nelson n’abandonne pas pour autant sa grande curiosité à mon égard. D’un coup, il lui semble très important de savoir pourquoi j’ai décidé de voyager en Colombie. Je réponds vaguement, en utilisant le plus de poncifs possibles :

— J’avais envie d’un voyage en Amérique latine, et à ce que j’ai pu voir c’est un pays magnifique et très diversifié, avec une culture riche.
— Et dans quels endroits tu as prévu d’aller ? Tu vas rester longtemps à Bogota ?
— A Bogota, trois jours. Ensuite, je vais aller à Manizales. Et après, je ne sais pas encore… sans doute Medellin, Santa Marta, l’Eje cafetero… Je n’ai pas de programme très défini.
— Qu’est-ce que tu vas faire à Manizales ? Il n’y a rien à voir là-bas. C’est perdu au milieu de rien. Un vrai trou.
— Je connais quelqu’un là-bas, donc je vais lui rendre visite.
— J’en étais sûr ! Tu as un petit ami colombien. Il fallait le dire tout de suite. Tu aimes les colombiens ? En tous cas, s’il n’est pas jaloux, j’aimerais bien t’emmener au Theatron pendant que tu es à Bogota. C’est la plus grande boite gay de toute l’Amérique latine. Il y a cinq étages, des tas d’ambiances différentes, les plus beaux garçons de tout le continent… A moins que ton petit ami t’attende directement à Bogota, avant de t’emmener à Manizales te présenter à la belle-famille…
— Non, ce n’est pas ça du tout. Je n’ai pas de petit ami. C’est simplement une connaissance, point.
— Ne me dis pas que c’est un type avec qui tu parles sur internet, du genre drague virtuelle, et avec lequel vous avez décidé de vous rencontrer en vrai. J’ai un ami qui a fait ça, c’est très à la mode d’ailleurs. Il est allé jusqu’à Madrid pour retrouver un garçon avec lequel il chattait depuis plus d’un an, ils étaient un « couple virtuel ». Figure-toi que lorsque mon ami est arrivé à Madrid, le type n’est jamais venu le chercher à l’aéroport. Il avait disparu et mon pote n’a jamais pu le localiser. Ce genre d’histoires, ça se passe toujours comme ça. Si une fois à Manizales, tu te rends compte que l’autre t’a posé un lapin, reviens à Bogota, moi je suis quelqu’un de très fiable.
— C’est pas ça du tout. Ce n’est pas une histoire de ce genre.

Nelson prend un air entendu qui m’agace profondément. Il est tellement convaincu d’avoir découvert mon secret qu’il se comporte comme si cela l’autorisait à arborer un sourire narquois. Au vu du grand nombre d’heures de vol qui nous attendent, je prends la décision de fermer les yeux pour simuler une sieste. Je n’ai pas envie de m’énerver, et encore moins de justifier mon voyage devant un parfait inconnu qui du reste bave de plus en plus ouvertement sur moi. J’espère simplement que pendant que je dormirai, il n’en profitera pas pour me reluquer.

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