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Découvrez les deux premiers chapitres de "Et soudain, un inconnu vous offre des livres."

« Il serait peut-être temps qu’on la prenne en quatre yeux et qu’on lui ordonne de se bouger le cul, à la grosse Berthe… » Tiraillé entre l’envie de céder au fou rire et la peur d’être désigné comme responsable de la situation, Guillaume préfère simuler n’avoir pas entendu la remarque de sa cousine, juste derrière lui. Il a beau savoir qu’elle a raison, il tient par-dessus tout à éviter qu’elle se sente autorisée à libérer sa rage. Sandra est adorable, mais elle est aussi dotée d’un caractère de cochon. Lorsqu’elle perd les nerfs, elle oublie toute convenance et peut par une phrase trop directe mettre ses interlocuteurs mal à l’aise. Mieux vaut donc qu’elle se contente de pester dans son coin.

« Je sais pas qui je vais buter en premier : la vioque ou toi ? Je te donne le choix, mais tu n’as que trente secondes pour te décider. » Désormais, il est impossible à Guillaume de prétendre être devenu sourd. Les mots ont été prononcés si près de son oreille qu’il n’est plus envisageable de les ignorer. Et surtout, le volume auquel ils ont été lâchés laisse augurer du pire et constituent une menace lourde : Sandra est sur le point de craquer et de hurler sur Mme Vautier. Il faut la calmer tout de suite. « Je t’en prie, sois patiente. Elle est veuve, elle n’a personne à qui parler, on peut bien la laisser discuter un peu avec le boucher. » Mais la jeune femme ne réagit pas comme il le souhaiterait, et s’emporte : « Avec le boucher, le boulanger, les voisines, les employés de mairie, et même avec les putains de chien ! » Puis elle se met à parler plus fort encore, au risque d’être entendue par la vieille dame : « Tu crois vraiment qu’il a compris ce qu’elle lui a dit, le berger allemand, tout à l’heure ? Son vocabulaire à lui se limite à Couché, Debout, Gamelle, et Sage. Il capte rien quand elle lui explique pendant des plombes qu’il a un beau pelage mais qu’il aurait besoin d’un petit toilettage. Et en plus il portait une muselière, comment tu veux qu’il lui réponde ? Elle est complètement abrutie ! »

Heureusement, après un temps de suspens lui permettant de prendre conscience de l’absurdité de sa dernière remarque, Sandra éclate de rire, entraînant son cousin avec elle. Mme Vautier, qui ignore tout des raisons de cette soudaine gaieté, se félicite devant le boucher : « Ah, ça fait du bien d’avoir de la jeunesse à ses côtés. Qu’est-ce qu’ils sont gentils, ces deux-là ! Ils sont venus jusque chez moi pour me proposer de m’accompagner au marché, vous vous rendez compte ? Leur grand-mère a de quoi être fier, ils ont été bien élevés. Quand ils étaient petits, pourtant, ils me volaient en douce des bonbons lorsqu’ils me rendaient visite. Mais depuis on peut dire qu’ils se sont bien rattrapés. » À l’immense coup de coude qu’il reçoit dans les côtes, Guillaume comprend l’ordre implicite qui lui est donné et se retient donc d’avouer à la vieille dame que c’est uniquement sa cousine qui dérobait les confiseries, tandis que lui tentait vainement de l’en dissuader et se faisait traiter de rabat-joie. Au moins, se console-t-il, son silence sur ce point lui permettra de mieux contrôler l’humeur de Sandra. Pour éviter d’être dénoncée, elle saura faire preuve de davantage de patience jusqu’à la fin des courses. D’ailleurs, comme si la vieille dame avait enfin décidé d’être conciliante, elle annonce au boucher qu’il est temps pour elle de partir, afin de ne pas trop retenir les deux jeunes qui l’aident à porter ses provisions. Et sans chercher autour avec qui lancer de nouvelles conversations, elle prend la direction de la sortie. Derrière elle, ses deux assistants improvisés sont soulagés et ne peuvent s’empêcher de rire nerveusement chaque fois qu’ils croisent un chien. Mais lorsque soudain un vieux monsieur vient mettre fin à leur avancée et entamer la conversation avec Mme Vautier, l’humeur de Sandra s’assombrit à nouveau : « Je te le dis une bonne fois pour toutes, Guillaume. Qu’on aide mamie c’est normal. Mais sa voisine, ça, non ! Ne compte plus sur moi pour tes plans Mère Teresa. J’ai une vie à côté, tu sais ? »

Chez leur grand-mère, comme tous les dimanches, une grande épreuve attend Guillaume : parvenir à la convaincre de ne pas trop remplir son assiette. Il ne l’avoue à personne, mais sa tendance à prendre du poids ces derniers mois le préoccupe. Rien de grave encore, mais tout de même une petite bedaine qui l’embarrasse, d’autant plus que l’été approche. Et lorsqu’on vit en bord de mer, il est inévitable de se retrouver un jour ou l’autre sur la plage, aux beaux jours, et de devoir assumer en public les effets des glaces au chocolat sur son corps. Ou bien du temps qui passe. Car, il en est convaincu, tout cela est une question d’âge et de cycle de vie : c’est juste après avoir passé le cap de la trentaine, il y a deux ans à peine, que ses abdominaux ont disparu sous ce qui ne paraissait d’abord qu’une insignifiante couche de peau un peu plus épaisse. Ses cuisses, ensuite, ont cessé de présenter un aspect musclé, et ses épaules se sont comme rétrécies et voûtées. Rien d’alarmant, mais au fil des mois le processus déjà enclenché a continué de s’amplifier, le menant aujourd’hui dans cette situation compliquée où il lui faudrait perdre au moins trois ou quatre kilos. Or, le magazine masculin auquel il est abonné est formel : une fois la vingtaine révolue, la génétique se montre sans fard, et aussi sans pitié. Il devient impossible de lutter contre elle. Est-il condamné à être gros avant même d’avoir atteint les 35 ans ? Cette idée l’effraye. Il a beau ne se nourrir que de légumes à la vapeur depuis plusieurs semaines, rien n’y fait et la simple vue du miroir de la salle de bains le rend nauséeux. Pour ne rien arranger, il a l’impression que ses poils aussi ont subi une métamorphose : ils sont plus nombreux, et aussi plus noirs. Comment pourra-t-il vivre, désormais, avec un corps qu’il n’aime pas ? Et surtout, comment trouver dans ces conditions un compagnon de vie ? Son magazine masculin est formel sur ce point : aujourd’hui, pour plaire, c’est un corps de salle de sport ou rien… Et son aïeule, pendant ce temps, le sert à ras bord sans même écouter ses protestations…

Une fois arrivé dans son appartement, Guillaume prend son temps avant de déballer l’achat effectué il y a déjà quelques jours, mais qui restait caché dans un placard. D’abord, il observe avec attention le carton, en détaillant les photos et les descriptifs. Puis il ouvre avec délicatesse la boîte et en sort le mode d’emploi. Il le lit à deux reprises, en prenant garde de ne négliger aucune explication, comme si l’objet qui l’attend encore entre ses blocs de polystyrène cachait des secrets. Ayant du mal à prendre la décision de le sortir de son emballage, il réfléchit un temps. Puis, avec une lenteur calculée, il va tirer les rideaux afin de ne pas être vu. Ensuite, après un souffle de dépit, il ôte sa chemise couleur azur et son pantalon lila. Par pudeur, même seul, il refuse de retirer son boxer vert tilleul et reste un temps immobile, avant de prendre l’initiative de quitter ses chaussettes ocre, qu’il garde plusieurs secondes dans les mains sans savoir où les poser.

Après une nouvelle hésitation, il se rend dans la salle de bains du pas le plus mesuré possible, et c’est là qu’il ôte son sous-vêtement, face au miroir. Il observe son ventre légèrement arrondi puis les poils de son torse, en se demandant si son impression de les voir s’épaissir semaine après semaine est fondée ou pas. Il se retourne et constate que ses fesses, elles, restent la seule partie de son corps à avoir bonne allure. Elles donnent même l’impression de tirer profit du léger surpoids qui encombre tout le reste. Elles sont plus rebondies qu’avant, sans avoir pour autant perdu leur fermeté. Il s’agit à n’en pas douter d’un joli petit cul. Il y passe lentement la paume de sa main, afin de constater à quel point elles sont douces et invitent aux caresses. Et pour cause, comme d’habitude il les a rasées le vendredi matin, de même que son pubis et ses testicules, au cas où la vie lui réserve dans le week-end l’improbable surprise d’une rencontre amoureuse. Nous sommes dimanche soir et le miracle n’a pas eu lieu, mais tout de même il reste présentable : une vraie peau de bébé ! À nouveau de face devant le miroir, il réfléchit toutefois : au vu de la pilosité qui recouvre son torse, ne ferait-il pas mieux de garder les poils au-dessus de son sexe ? Le contraste entre le fort duvet noir qui démarre à hauteur de la taille et la blancheur immaculée en dessous pourrait paraître ridicule. Et surtout cette ligne qui les délimite, comme tirée à la règle… Petit ourson en haut, éphèbe en bas, serait-ce une faute de goût ? D’un autre côté, si son éventuel futur amoureux aime les corps suaves, il lui sera reconnaissant de suivre sans faillir le rituel du rasage. Grandes et insolubles questions, tant que personne ne semble avoir le projet d’apparaître et y répondre enfin…

Sans réprimer une petite moue, Guillaume se saisit désormais du petit amas de graisse qui recouvre la zone du ventre. Il sait que son volume n’a rien de dramatique, mais ce qui l’inquiète est sa progression. Il voudrait qu’elle ne dépasse pas un seuil acceptable, et reste cantonnée à un niveau certes imparfait mais toujours sous contrôle. Il reprend en lui-même le calcul auquel il s’est déjà livré tant de fois : au vu de ses 32 ans et de sa taille de 1m70, le poids idéal selon diverses études serait de 63 kilos, et pourrait monter jusqu’à 68 pour continuer à être considéré comme en forme. Au-delà, c’est l’excès… Il lui faut donc définir un objectif concret, et depuis quelque temps il l’a quantifié avec précision : 68 pour le début de l’été, c’est-à-dire le 21 juin, dans deux mois. Et 66 pour la fin, au 21 septembre. Avant d’arriver l’an prochain, à l’époque des après-midi sur la plage, au chiffre parfait de 63. Voilà une visée concrète, ce qui constitue un bon début. Mais la probabilité de succès reste soumise à une inconnue qu’il n’a pas encore résolue : combien pèse-t-il maintenant ? Il y a deux ans, il en était à 65. Vu rétrospectivement, c’était un très bon score. Mais il s’agissait déjà d’une certaine décadence, puisqu’un an auparavant il se situait à un niveau d’excellence, avec un parfait 63 presque immuable depuis l’adolescence. Qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle est l’ampleur du massacre ? Vingt-quatre mois après sa dernière pesée, un drame n’est pas à exclure. C’est justement pour cela qu’il a repoussé sans fin le moment de vérité…

Le pas plus lourd que jamais, il retourne vers le salon et sort enfin de sa boîte l’objet neuf tant redouté : la balance électronique. Non sans avoir soupiré à plusieurs reprises, et même presque cédé à la tentation de remettre ce geste au lendemain, il finit toutefois par y insérer les deux piles, et la poser bien à plat sur le sol. Il la regarde, le cou ployé vers elle, et constate avec une énorme déception qu’elle fonctionne. Les deux lettres ON le défient et refusent de s’éteindre. Il n’a plus d’autre choix que se résoudre à y monter. Et en sentant sa peau prise de terribles frissons au moment d’y poser les pieds, il a le réflexe soudain de fermer les yeux. Il ne veut pas voir ça ! Comment a-t-il pu croire que se peser chaque jour allait l’aider ? Cela ne pourra servir qu’à le déprimer. Et puis, il est encore possible de se faire rembourser son achat, puisqu’il l’a à peine déballé…

Mais avec un immense effroi, il prend soudain conscience d’avoir oublié un détail. Après avoir mis les piles, il n’a pas pris soin d’ajuster les réglages, et notamment de désactiver l’alerte sonore. Car une voix automatisée retentit à un volume inouï, qui sans aucun doute transperce les fenêtres fermées et le plafond, au-dessus duquel se trouve l’appartement de sa cousine. Et ce qu’elle annonce est terrible : « Vous pesez 73 kilos. » Puis, comme si l’humiliation n’avait pas été suffisante, elle répète sans fin cette information, jusqu’à ce que Guillaume, affolé, prenne conscience bien trop tard que pour l’obliger à se taire il suffit d’en descendre. 73 kilos, voilà qui dépasse de loin ses plus sombres pronostics… Cet été, il pensait s’y faire discret mais pouvoir tout de même se rendre de temps en temps à la plage. Au lieu de cela, les jours de canicule c’est à la plongée sous-marine qu’il s’adonnera pour se rafraîchir. Le plus profondément possible, là où aucun regard ne pourra se poser sur lui… Quant à rencontrer le grand amour, autant y renoncer pour plusieurs mois. Dans l’intimité, il n’en doute pas, il ferait fuir le moindre inconnu.

 

Chapitre 2

Guillaume est soulagé, en arrivant devant l’agence, de constater qu’il est le premier. Il n’a pas pu s’empêcher sur le chemin d’aider l’épicier à disposer les cagettes de fruits et légumes sur sa devanture, puis d’offrir une petite conversation à la vieille dame qui s’est habituée à lui livrer ses pronostics météorologiques chaque matin. Cette fois-ci, au moins, il évitera de nouvelles réprimandes pour ce nouveau retard. Mme Souliac, la patronne, est exaspérée de le voir passer tant de temps à être serviable avec des inconnus, mais vendre si peu de maisons. Elle aimerait, comme elle le lui répète souvent, « qu’il inverse l’ordre de ses priorités ». Aujourd’hui, au moins, il évitera ses habituels sermons. Pour laisser imaginer qu’il est à son poste depuis longtemps, il allume en un temps record les lampes, la machine à café, l’imprimante et son ordinateur, puis affiche sur son écran un site d’annonces immobilière, comme s’il était lancé depuis l’aube dans la recherche de nouveaux clients. Lorsqu’elle débarque, deux minutes plus tard à peine, sa cheffe est ravie et le salue de bonne humeur. Sa mine est épanouie et Guillaume ne peut s’empêcher d’imaginer qu’avant de rejoindre le bureau elle a rendu une visite à son amant…

Mais il doit bientôt constater qu’il a commis une erreur d’appréciation sur les raisons de cette joie soudaine : « Je suis ravie, mon petit Guillaume, parce qu’hier soir après votre départ Mr Cyrus est venu signer le contrat et laisser ses clés. Vous savez ? C’est l’immense appartement en front de mer, dans le quartier de l’Aiguillon. C’est nous qu’il a fini par choisir, et on a l’exclusivité ! Du très haut standing, notre produit phare. Si vous avez du temps ce matin, vous devriez aller le visiter pour le connaître et commencer à le proposer à notre clientèle. Moi, je vous préparerai la liste des prospects à appeler en priorité, j’en ai déjà quelques-uns en tête. Mais je pense qu’on devra aussi contacter des intermédiaires internationaux. Le bien est très cher et plus qu’à des Français c’est à des Anglais ou des Allemands qu’on pourrait le vendre. Il faut aller vite, hein, l’exclusivité ne dure que trois mois. Mais vous allez voir, on va faire défiler toute la City londonienne à Arcachon cet été ! Ça nous promet une splendide commission. Je vous propose donc de vous y rendre de suite. » Et à sa manière de tendre les clés vers le haut, comme une maîtresse tendant un os à son chien, elle lui laisse comprendre qu’il ne s’agit pas d’un conseil mais d’un ordre auquel obéir dans l’instant. Sans se faire prier, le jeune employé se lève et attrape sa veste blanc crème. Ce qu’il aime le plus dans son métier, c’est justement le moment magique où il découvre de nouvelles maisons. Et puis, il n’est jamais mécontent non plus de mettre les pieds hors de l’agence…

Une fois dans l’appartement en question, Guillaume découvre que sa patronne n’a rien exagéré. Il s’agit réellement d’un bien d’exception. Un énorme duplex de plus de 250 mètres carrés donnant en plein sur le bassin. Cela est d’autant plus prisé que ce genre de propriétés est rare. À Arcachon, les demeures de luxe sont situées sur la colline appelée Ville d’hiver, et n’offrent dans le meilleur des cas qu’une vue lointaine sur la mer. Ou bien il faut se rendre sur la côte en face et rejoindre le coin très prisé du Cap Ferret. Mais l’ambiance y est davantage celle d’un village ultra huppé que d’une ville balnéaire avec ses nombreux restaurants et boutiques. Un gigantesque duplex en plein centre et au bord de la plage, voilà qui est insolite. Aucun des grands appartements du front maritime n’offrent ces dimensions. Du reste, les finitions aussi sont au top : sols en marbre, robinets en or, jardin tropical et jacuzzi sur l’immense terrasse à l’étage, rien ne manque à l’appel. En regardant la fiche et prenant connaissance du prix de vente, il en a confirmation. Plus que des clients de la City, ce sont des émirs qataris qu’il faudrait approcher…

Comme cela est courant dans cette catégorie de biens, le propriétaire a décidé de meubler temporairement les lieux pour les visites. On y trouve donc tous les poncifs de ce genre de décoration : énormes canapés en cuir blanc, vaisselle fine disposée sur une interminable table de verre, luminaires au prix d’une voiture, et même d’énormes bouquets de fleurs dans chaque pièce. D’un coup, le cœur de Guillaume s’emballe en calculant sa commission si c’est lui qui réalisait la vente : 5 % de la transaction… Le chiffre est tellement énorme qu’il est pris en un instant de sueur froide et doit s’asseoir sur un fauteuil, de peur de s’évanouir. À ce niveau-là, ce ne sont pas des vacances aux Bahamas – son rêve absolu depuis toujours – qu’il pourrait s’offrir mais carrément un appartement… L’affaire de sa vie, rien de moins…

Le souffle coupé, il tente de réfléchir un instant : comment est-il possible que ce soit son agence qui ait récupéré en exclusivité cette vente ? Ce genre de bien est en principe réservé à des intermédiaires spécialisés dans le très haut standing et les clientèles fortunées. Rien à voir avec leur cible habituelle. Certes les prix de leur portefeuille sont élevés, car Arcachon est une ville chère, mais là il s’agit d’une toute autre catégorie. N’y tenant plus, il appelle Sandra en visioconférence, et lui montre les lieux au fur et à mesure qu’il les parcourt. Sa cousine entre en pâmoison et n’est plus capable pendant un long moment que de lancer une série interminable de « Oh la la ».

– Bon, alors là, cousin, on vient de découvrir qui est l’amant de ta patronne. C’est le proprio de cet appart ! Parce que si c’est pas elle qui lui offre des petites gâteries, jamais de la vie il ne lui filerait un tel trésor à vendre. Et elle doit sucer comme une déesse, elle cache bien son jeu la cochonne. Non mais What’s the fuck ! En haut des piliers en marbre, là, dans la salle de bains, c’est des dorures en vrai or ? C’est un truc de malade ! Il est fou de ta cheffe, ce con. Elle a dû lui faire un sale chantage, du style Si l’appart se retrouve pas dans mon catalogue, pas de pipe jusqu’à Noël. Et il a cédé. Elle le tient par les couilles.

– Attends, tu prends toujours tes suppositions pour des faits avérés. Peut-être ils se connaissent et sont amis, tout simplement. Ça ne veut pas dire qu’il est son amant. D’ailleurs, on n’est même pas certain qu’elle en ait un.

– Tout Arcachon l’a vu au bras d’un type. C’est tout juste si ça fait pas la une de la Dépêche du bassin. Et excuse-moi, mais je doute que son carnet d’adresses, habituellement, regorge de milliardaires. Elle roule en Picasso, je te rappelle ! En Picasso, Hello ! Si elle connaît ce mec, c’est parce qu’elle couche avec. Point barre. Ce n’est pas un pote. En plus elle est pas mal gaulée, faut reconnaître.

– J’ai du mal à l’imaginer.

– Ça c’est normal, mon petit Guillaume, t’es un vrai Bisounours. Le jour où au détour d’une conversation je t’ai confié que j’aime bien me toucher dans mon bain, t’es devenu tout vert et t’as menacé de plus jamais me parler si j’osais te répéter un tel truc. Et je ne mentionne pas le fait que depuis pas une seule fois tu n’es entré dans ma salle de bains. Quand tu dois pisser, tu trouves toujours une excuse pour descendre chez toi. Tu préfères prendre l’ascenseur plutôt que voir ma baignoire ! Je suis prête à parier, même, que tu restes convaincu que tes parents t’ont eu par insémination artificielle.

– N’en rajoute pas.

– C’est ce que tu m’as dit quand on avait quinze ans, en tous cas, en ajoutant que si jamais ils avaient couché ensemble tu ne leur adresserais plus la parole.

– J’étais naïf.

– Eh ben t’as pas changé ! C’est son amant, et pour éviter de la perdre il lui a refilé la vente. Et dans un ou deux mois, lorsqu’elle devra admettre qu’elle n’a aucun acheteur ni touche sérieuse, il pourra mettre son affaire dans des mains expertes sans que ça crée d’esclandre. Il perd un peu de temps afin de conserver sa tigresse auprès de lui. C’est un mec, quoi…

– Moi aussi je suis un homme, mais jamais je ne réfléchirais de cette manière.

– Je te dis ça avec toute mon affection, cousin, mais ne cherche pas à te mettre dans la peau d’un mec. C’est perdu d’avance, t’es pas crédible… En vendeur d’appart de grand luxe non plus d’ailleurs. Profite quand même d’être là-bas pour aller te taper une branlette dans le jacuzzi. C’est toujours ça que les boches n’auront pas, comme dirait ta copine la grosse Berthe.

N’ayant aucune envie de subir les rires moqueurs de Sandra, Guillaume lui raccroche au nez. Elle est agaçante, mais il faut bien reconnaître qu’elle voit souvent juste. Effectivement, il a la nausée rien qu’à imaginer la vue de la baignoire dans laquelle il sait que parfois elle se donne du plaisir. Et puis, à bien y réfléchir, l’hypothèse que Mme Souliac soit l’amante du propriétaire des lieux est la seule qui puisse expliquer comment elle a pu ajouter à son portefeuille un tel palace, qui détonne dans leur catalogue.

Le tour de la demeure effectué, il sent son échine le démanger et sait très bien pourquoi. Il devine que c’est le même frisson qui parcourt la peau des fumeurs avant d’allumer une cigarette, ou des alcooliques lorsqu’ils se servent le premier verre de la journée. Il ne pourrait expliquer comment cela lui est venu, mais depuis ses débuts dans l’agence immobilière il a pris une habitude qui est vite devenue une drogue. Dès qu’il découvre une nouvelle propriété, il y projette ses fantasmes amoureux. C’est comme un rêve éveillé dans lequel il entre avec fébrilité, quasiment en état de transe. En un clin d’œil, il se visualise dans son propre rôle le jour où il emménagera dans l’appartement avec son compagnon idéal. Sa visite professionnelle et solitaire se transforme ainsi en une tendre ballade avec cet amoureux imaginaire. Dans ce songe mille fois répété, c’est pour vendre son bien qu’il a rencontré le propriétaire des lieux. Mais une immense histoire d’amour est né entre eux et, au lieu de déménager, l’homme en question a décidé de rester et l’a invité à venir s’installer avec lui. Dès qu’il visite un nouveau bien, il lui est impossible de lutter contre la tentation de reprendre ce petit jeu fantasmagorique.

– Vraiment, j’ai peur de me sentir mal dans un endroit si grand et somptueux. Ça ne me ressemble tellement pas… Je suis une personne modeste, je ne me considérerai jamais chez moi ici. Comme si maintenir ces rêves éveillés n’était pas en soi déjà ridicule, Guillaume les joue à voix haute. Il sait que s’il était vu de l’extérieur cela serait pathétique, mais il ne peut s’en empêcher.

– Tu mérites ce qu’il y a de mieux, mon chéri. Rien n’est à la hauteur de ta grandeur d’âme. Dans ses fantaisies, l’amoureux de Guillaume a une nette tendance à exalter en permanence ses qualités. Tu as une telle classe naturelle que ce salon de 80 mètres carrés semble avoir été dessiné juste pour toi.

– Et ces portes de trois mètres de large, c’est parce que j’ai pris trop de poids ?

– Haha petit sot. L’homme idéal lui donne un petit bisou dans le cou, il est toujours tendre et compréhensif, en plus d’apprécier son humour. Tu sais bien que je trouve tes proportions absolument parfaites. Tu as un petit peu de ventre, certes, mais ton postérieur est tellement voluptueux… Et aussi si doux… J’aime tant le prendre en mains tandis que je te pénètre ! Pourquoi est-ce que je t’offre toujours des petits desserts, à ton avis ? C’est pour que tu restes dans ton poids idéal…

– Tu me fais rougir.

– Tu es si beau lorsque tu es gêné.

– Guillaume regarde son compagnon imaginaire à hauteur de l’entrejambe. Tu es tellement… en forme… dès qu’on se voit.

– Où veux-tu qu’on le fasse pour notre première nuit officiellement installés ensemble ?

– Devine… Tu me connais bien maintenant… Il lance un petit regard coquin qu’il n’oserait jamais adresser à une personne en chair et en os.

– Voyons voir… Dans la baignoire, je sais que pour toi c’est hors de question, même si ta cousine ne cesse de répéter que celle de l’appartement doit être parfaite pour ça. Guillaume éclate de rire à cette remarque, et ne peut s’empêcher de se demander en parallèle si sa capacité à croire en ses délires imaginaires et à les interpréter avec une telle intensité ne le destine pas tôt ou tard à l’asile d’aliénés. Je dirais donc de manière traditionnelle, dans le lit, car c’est ce que tu préfères. Avec de longs préliminaires, une grande tendresse, et… en te criant des mots d’amour au moment de la jouissance.

– Ah oui ?

– Je dirai « Guillaume, Guillaume, je t’aime, je t’adore ! »

– Et ?

– Et je te donnerai des petites fessées de temps en temps, qui te surprendront et provoqueront tes petits cris.

– Et bientôt des grands.

– Puis des immenses rugissements.

– Je t’aime.

– Moi aussi je t’aime, Guillaume. Je ne t’abandonnerai jamais.

En ouvrant les yeux après avoir donné à son amoureux un baiser de film, Guillaume a une déconvenue. Face à lui, dans le salon, un immense miroir reflète son image, et il comprend qu’il n’est pas à la hauteur des lieux. Trop petit, trop enveloppé, trop avachi. Et puis, s’il a toujours aimé porter des vêtements de couleur pastel, ici sa chemise pistache et son pantalon mauve ne sont pas à leur place. Un smoking noir bien cintré serait beaucoup plus indiqué. Mais cintré, voilà justement ce que sa petite bedaine ne lui permet plus… Elle n’en prendrait que trop de visibilité. Cette prise de conscience met fin à sa rêverie en une seconde à peine. Déjà, l’appartement ne l’aide plus à fantasmer. Il est devenu trop grand, trop prétentieux, trop différent de lui. Aucune personne n’habitant dans un tel décor ne pourrait devenir sensible à son charme. Il lui faut viser plus bas, même lorsqu’il s’agit d’en rester à des amours fantasmés.

Avec un air désabusé, il effectue un petit geste expéditif de la main pour écarter l’amoureux idéal, qui était prêt à reprendre leur jeu. Il n’a plus aucune envie de s’amuser avec lui. Sans cette présence illusoire à ses côtés désormais, il en profite pour se regarder de plus près dans le miroir, sans pudeur. Il tire même sur le revers de sa chemise pour observer à quel point la forme de son ventre apparaît. Et il est bien là, beaucoup trop présent, impossible à éviter… D’une voix lasse, il laisse tomber « 73 kilos ». Puis, soumis au désespoir, il le répète plusieurs fois en criant dans l’appartement vide : « 73 kilos, 73 kilos, 73 kilos ! » Mais la peur d’être entendu par des voisins, et surtout de céder à la folie en se laissant ainsi aller à hurler le pousse à se calmer. D’ailleurs, il sent que cet accès d’humeur lui a permis d’expulser une partie de la rage accumulée depuis la douloureuse expérience de sa confrontation avec la balance. Désormais plus tranquille et soulagé, il se reprend et monte à l’étage pour rejoindre l’immense terrasse privative couvrant le toit de l’immeuble. Et là, il s’assied sur un énorme fauteuil à l’équilibre parfait entre le moelleux et la fermeté, et entre dans une longue contemplation du bassin face à lui.

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Sortie le 18 Mars.

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