Le choix d'Idrissa

Premiers chapitres de Le choix d'Idrissa

1

Je me suis trouvé un peu désarçonné hier quand Chantal, la responsable du département photo du magazine « Images d’eux » m’a envoyé l’adresse du ministre dont je dois tirer le portrait : Champigny sur Marne… Je ne suis venu qu’une fois dans cette ville, pour une commande d’une revue d’architecture qui consacrait un dossier au logement social. J’étais resté très impressionné devant une immense tour HLM, de loin la plus haute que j’ai jamais pu observer, et j’avais éprouvé de grandes difficultés à en prendre des photos convenables. Autour, entre les magasins abandonnés et l’habitat dégradé, on sentait surtout une assez grande pauvreté. J’étais loin d’imaginer qu’un ministre vivait tout près… Ceci dit, en longeant aujourd’hui les bords de Marne à la recherche de l’adresse exacte, je découvre que cette ville est une terre de contrastes. En même temps qu’un ghetto de pauvres et d’immigrés, elle accueille avec discrétion un petit quartier au charme tranquille et cossu. Ici, pas de vieux bâtiments dégradés ni de jeunes squattant les escaliers, mais plutôt un petit port de plaisance, de grandes maisons bourgeoises faisant face à la rivière, et un joli sentier ombragé longeant les berges. Le tout à distance raisonnable de Paris. Dans une telle enclave, on imagine beaucoup mieux un ministre profitant des douceurs de la vie dans ses quelques moments de repos…

Malheureusement, en parvenant devant la guinguette « Chez Gegene », je comprends que je suis la rivière dans le mauvais sens. Après le pont, j’ai pris à gauche au lieu de tourner à droite. Je ne suis pas nécessairement en avance, mais je m’en voudrais de ne pas profiter de l’occasion pour prendre un café à la terrasse de ce lieu mythique. A peine installé, j’entends déjà dans ma tête le rythme des accordéons, et imagine les parisiens s’en donnant à cœur joie, valsant avec entrain dans leurs beaux habits du dimanche des années trente… Pour un fan d’Edith Piaf comme moi, ces images sont forcément évocatrices… Chez le ministre, j’expliquerai mon manque de ponctualité par des soucis techniques sur le RER. Ils me croiront sans difficulté, et cela m’encourage à prendre le temps de bien savourer mon café.

Avec une demi-heure de retard qui frôle les trois-quarts d’heure, j’attends qu’on m’ouvre. J’ai trouvé la maison sans même regarder le numéro, c’était évident : une très grande bâtisse au style néo-grec ou néo-romain — que sais-je ? — complètement insipide. Il n’y a qu’un politicien pour habiter dans un truc aussi arrogant et fade… ou alors un chirurgien très réputé. Ceci dit, même si j’ai mes réserves sur l’esthétique de la demeure, je ne me ferais pas prier pour y squatter un peu. Elle se trouve juste en face de la rivière, dont elle n’est séparée que par une petite rue semi-piétonne. Devant elle s’étend un grand jardin avec de beaux arbres, et on en devine un autre plus spacieux encore derrière. Se lever en écoutant les oiseaux et en regardant la Marne par la fenêtre, ça doit avoir son charme.

Comme cela va de soi, c’est un assistant qui vient m’ouvrir. Il traverse le jardin en scrutant son téléphone, faussement détendu mais réellement stressé, dans un costume étriqué coupé au dernier chic. Un conseiller du prince dans toute sa splendeur, je suis maintenant capable de les reconnaître au premier coup d’œil. L’ambition et le calcul semblent les précéder en toutes circonstances… Il ne prend pas la peine de chercher mon regard en me demandant si je suis le photographe envoyé par « Images d’Eux », et ne fait pas d’effort non plus pour écouter ma réponse. Mais il me laisse franchir le portail et me demande de faire le tour par le côté de la maison, pendant que lui y rentre directement. J’obéis sagement, et en profite pour cueillir une ou deux cerises, malheureusement pas encore mûres. A la place des propriétaires, sur un si grand terrain j’aurais disposé plusieurs épouvantails. Parce qu’au vu du nombre d’oiseaux perchés sur le cerisier, une fois que ça aura mûri un peu ils se feront un festin. Le ministre, probablement, restera sur sa faim.

Je finis par le découvrir, en débouchant sur le jardin qui donne à l’arrière de la maison. Il n’y a pas de piscine, mais cela doit lui manquer puisqu’il est en maillot de bains, allongé sur son transat. Comme il est trempé, je me pose quelques questions et finis par découvrir dans un recoin un jacuzzi. C’est mieux que rien. Il me fait un grand sourire et se lève pour me tendre bien droit la main, comme on lui a appris à faire en période électorale. S’il savait que je n’ai jamais voté de ma vie, il s’efforcerait peut-être un peu moins. Mais autant être honnête, il semble plutôt accueillant. C’est souvent comme ça, avec les politiques. Leurs assistants mériteraient de se faire décapiter, mais eux, surtout s’ils ont du pouvoir, sont capables au moins d’être chaleureux. Ils soignent leur image. C’est d’ailleurs pour ça qu’on me paye moi aussi, finalement… soigner leur image.

Je me présente rapidement – heureux qu’il ne me fasse pas remarquer mon retard – et pour détendre l’atmosphère je lui demande comment il fait pour échapper à ses tâches ministérielles un jeudi après-midi. Il me regarde avec un air ahuri, comme si je débarquais de Mars, et m’explique qu’il n’est pas ministre, mais que si tout se passe bien ça ne tardera pas trop. Puis il ajoute, avec un regard vaniteux, qu’il l’a déjà été à deux reprises, « et pas précisément dans des petits ministères », et que je devrais être au courant. J’avais mal compris ce qu’on m’avait dit, ou alors Chantal est de ces personnes qui appellent toute leur vie un type Monsieur le ministre simplement parce qu’il l’a été autrefois, comme si c´était devenu un titre de noblesse. Dans ce petit milieu, tout est fait pour rappeler en permanence à ce genre de personnages leur importance. Avec le temps, je m’y suis habitué, car le même procédé se répète avec les acteurs, les mannequins ou les chanteurs. Dès qu’on me paye pour faire des portraits people, c’est la même histoire. Des egos majuscules habitués aux flatteries sans fin.

L’homme semble m’avoir à la bonne, ou alors il se sent déjà en vacances et a envie de faire causette. Il suggère que je ne m’intéresse pas beaucoup à la politique, et évidemment je ne le contredis pas. Je lui explique que je ne sais jamais qui nous gouverne, mais que c’est plutôt sain lorsqu’il s’agit de tirer le portrait des gens célèbres. Qu’ils soient politiciens ou artistes, ils restent pour moi de parfaits inconnus, que je peux regarder sans préjugé. Des corps et des visages dont je peux débusquer la personnalité sans aucun stéréotype en tête. Pour lui faire prendre conscience de mes lacunes, j’ajoute que je n’ai pas de télévision chez moi, et là d’un coup son regard s’illumine : « Ah, je comprends. Vous avez raison, il n’y a rien de bon à la télé. Mais pour nous autres politiciens, ce n’est pas facile les gens comme vous. Ils ne sont pas réceptifs à l’image ou aux slogans, et ils pensent trop. On préfère se concentrer exclusivement sur ceux qui la regardent. Ils sont beaucoup plus nombreux et bien plus faciles à manier. » Puis il me donne une grande tape sur le dos, accompagnée d’un grand sourire. S’il a envie de devenir mon ami, cependant, il faudrait le prévenir que j’apprécie moyennement ce genre de cynisme.

Puisqu’il a l’air détendu et qu’il m’offre un jus de fruit, j’en profite pour jouer un peu avec sa fierté, en l’invitant à me rappeler son nom. Ça le fait grimacer, comme prévu, et j’enfonce le clou en lui demandant ingénument s’il est de droite ou de gauche. Mais il ne se démonte pas et m’affirme qu’aujourd’hui « Les clivages ont évolué, ce n’est plus une question de camp. » Je l’ai déjà entendu un paquet de fois, celle-ci. Ça doit être une de ces affirmations à la mode dans le milieu. D’un coup, par surprise, un magnifique jeune homme sort de la maison et appelle mon hôte discrètement, d’un léger « Pierre ». Ils se rejoignent à une dizaine de mètres de moi, et j’en profite pour observer le nouveau venu. Son visage est magnifique, avec un regard d’une grande pureté. Il est assez grand, avec un corps mince et extrêmement allongé. Sa peau est noire, assez foncée, avec des légers reflets caramel. Il doit avoir 26 ou 27 ans, et semble calme et doux. Et surtout… il est sublime ! Je ne peux cesser de l’examiner en tous sens, captivé par le magnétisme particulier qu’il dégage. Le politicien lui donne quelques indications, à la suite de quoi il repart tranquillement. C’est sans doute un cliché, mais dans une maison luxueuse comme celle-ci sa couleur de peau semble indiquer qu’il est un domestique. Selon toute vraisemblance, en tout cas, même s’il en aurait l’âge, il n’est pas le fis du maître des lieux…

Celui-ci, Pierre, revient vers moi en me demandant de l’excuser. Il est évidemment impossible d’entreprendre la moindre comparaison physique avec le garçon qui vient d’apparaître, ou dans ce cas il faut être doté d’un solide sens de l’humour. D’un côté une vraie bombe, et de l’autre ce qu’il en reste après l’explosion : des cheveux blancs teints dans un noir absolument pas naturel, un visage gonflé au botox, et pour le reste — c’est-à-dire tout ce qui ne se voit pas habituellement sous le costume — une peau flétrie, un ventre grassouillet, et des poils blancs manquant d’harmonie. Sans parler des pieds, dont deux ou trois ongles sont carrément noirs et font mal aux yeux. La différence d’âge, évidemment, n’y est pas pour rien, puisque le politicien a allègrement franchi la barre des 60 ans. En soi, je n’ai rien contre l’inévitable avachissement des corps, et pense qu’à tout âge ils peuvent avoir leur charme. Ce qui m’énerve en revanche est cette étrange manie qu’ont certains de vouloir masquer artificiellement l’avancée de la vieillesse, au mépris du bon goût le plus élémentaire : un visage de 40 ans sur un corps de 65, peut-être même 70… Mais comme dirait ma grand-mère, je changerai probablement d’avis quand j’atteindrai à mon tour un âge respectable.

Une mauvaise nouvelle m’attend, cependant : Pierre m’annonce que sa femme est retenue sur Paris, et qu’elle ne pourra pas apparaître avant la nuit. Or, on m’a justement fait venir pour des photos du couple en plein jour… Etant habitué à commander et disposer des autres comme bon lui semble, le politicien ne semble pas trop préoccupé par ce contretemps. Lui, après tout, n’a pas eu à se déplacer et a passé la journée dans son jacuzzi, tandis que moi je suais à grosses gouttes dans un RER bondé. Il m’indique qu’il va me conduire à son assistant, afin que je lui donne mon numéro de téléphone et puisse être appelé ultérieurement pour fixer un nouveau rendez-vous. Nous entrons dans la maison et l’y trouvons immédiatement, affalé sur le sofa dans son costume cintré, avec un air sérieux. Le sexagénaire lui explique la situation et lui demande également de me faire visiter les lieux, pour préparer la prochaine session de photos. Puis il me salue, toujours en politicien, en me serrant longuement la main et m’affirmant qu’il sera ravi de me voir prochainement. Il a été poli et prévenant avec moi depuis le début, mais malgré tout je n’ai aucune confiance en lui. Je fonctionne toujours à l’instinct, et dans ce cas précis mon impression est nettement défavorable. Sans raison précise, je ne peux m’empêcher de lui trouver un air malsain….

Mes sensations, par contre, sont bien pires avec l’assistant. Une fois le chef reparti dans le jardin, il replonge les yeux sur son portable et désigne vaguement du doigt un papier sur la table basse pour que j’y inscrive mon numéro de téléphone. Pendant que je le note, il interpelle un certain Fayed, qui arrive presqu’immédiatement, et lui donne l’ordre de me montrer la maison. Dans un premier temps, je suis déçu de ne pas voir rappliquer le garçon précédemment aperçu auprès de Pierre, dans le jardin. Mais très vite je parviens à me faire une raison. Le serviteur qui vient d’apparaître est lui aussi magnifique. Il est légèrement plus jeune que le précédent — à peine 25 ans — et au lieu d’une peau noire la sienne est mate. Je sais que je ne devrais pas penser des choses pareilles sur mes heures de travail, mais je ne peux éviter de prendre conscience que si me joignais dans un lit à ces deux charmants garçons, nous formerions un trio Black Blanc Beur tout à fait prometteur. Comme l’autre, celui-ci a un corps mince, quoique beaucoup plus athlétique, et son regard aux yeux clairs est absolument envoûtant. Malheureusement, au milieu de ces deux Apollon, je ferais pâle figure dans tous les sens du terme : taille moyenne, corpulence normale, peau assez terne… Je suis loin d’avoir un corps aussi attirant que le leur. Seul mon visage plutôt mignon joue en ma faveur, à condition d’aimer les cheveux bouclés et mi-longs. Et peut-être mon âge – 31 ans – dans le cas où ils apprécient les hommes un peu plus mûrs qu’eux. Cependant, si ce sont des jeunes aux corps sportifs qui les attirent, ils ne daigneront pas même jeter un œil sur moi.

Une fois seuls tous les deux et tandis que je le suis dans les dédales de la maison, je ne manque pas de demander à Fayed s’il a des origines kabyles. Il s’arrête et me regarde avec étonnement, en me demandant comment j’ai deviné. Je lui explique que je sais que dans cette région beaucoup de personnes ont les yeux bleus ou verts très clairs, comme les siens. Il semble impressionné par mes connaissances, mais je n’ose pas lui confier que le contraste entre sa peau brune et ses yeux clairs me semble absolument divin. Ce serait un peu trop direct…

Très vite, notre visite me fait perdre mon orientation. La maison, à l’intérieur, est plus vaste encore que ce qu’elle paraît du dehors. Un vrai petit château. La décoration d’ensemble se veut à la fois chic et contemporaine. Espaces épurés, grande luminosité, quelques tapis chaleureux venant rompre le côté glacial de l’ensemble… du classique dans ce genre d’endroit… A un moment où nous nous trouvons à l’étage dans un espace central converti en salon d’attente, la voix de Pierre, en bas, appelle Fayed avec autorité. Il me demande de l’excuser et s’engouffre dans les escaliers. J’en profite pour continuer mon exploration en solitaire. Trois couloirs partent du nœud central où je me trouve, et j’emprunte au hasard celui qui se trouve à ma gauche. Plusieurs chambres se suivent en enfilade, et dans l’une d’elles la porte est entrouverte. J’y jette un œil discret et découvre à nouveau le garçon rapidement aperçu dans le jardin auparavant. Il est de profil au bord de la fenêtre, avec une serviette blanche autour de la taille, qui donne magnifiquement le change avec sa peau noire. Son corps est plus mince encore que ce que j’avais imaginé, et même presque maigre. Il ne m’a pas entendu approcher, pris par l’observation de ce qui se déroule dehors, et qu’il épie avec un grand intérêt. Ses yeux semblent perdus, et il se dégage de lui une grande mélancolie. Si je m’écoutais, je sortirais de son étui mon appareil photo pour fixer cet instant sublime. Ou mieux encore, je m’approcherais directement du garçon pour aller le prendre dans mes bras et lui offrir un long baiser. Sa présence est absolument magique, et je suis totalement conquis. Mais j’ai beau être parfois imprévisible, je suis également tout à fait capable de me contenir lorsque je travaille. Et après quelques secondes d’observation émue, je repars à l’endroit où j’étais tout à l’heure avec Fayed. Mais dans ma tête la décision est prise : si je devais choisir entre les deux, c’est avec le black que j’irais. Son regard triste et doux me séduit particulièrement. De même que son corps extrêmement fin et la couleur sombre et nuancée de sa peau. A vrai dire, rarement dans ma vie un garçon ne m’a plu à ce point dès le premier regard.

2

Parfois, il m’arrive de rire de moi-même, tant je me sens idiot. Comme en ce moment, par exemple, en découvrant à nouveau la terrasse de « Chez Gegene » et comprenant que pour la seconde fois en moins d’une semaine j’ai suivi la rivière du mauvais côté. Histoire de faire contre mauvaise fortune bon cœur, je m’assois à nouveau sur la terrasse au bord de l’eau et commande un café. L’avantage, en étant photographe, c’est que les gens s’attendent à ce qu’on arrive en retard. Etre ponctuel, c’est un truc à les faire douter. Ils commencent à imaginer qu’on n’est pas un vrai artiste, et que sur les photos ils paraîtront plus ridés encore qu’ils le sont en réalité. Décidé à prendre mon temps, je commande un croissant, et commence à rêvasser. Contrairement à l’autre jour, ce n’est pas en imaginant l’atmosphère des années 30 que je me laisse bercer, mais plutôt en me souvenant des traits du joli garçon qui m’a tant tapé dans l’œil lors de ma dernière visite. Je me demande si je ne pourrais pas lui proposer un rendez-vous pour une session photo, en lui expliquant que son regard me paraît incroyablement photogénique. Ça ne serait pas une mauvaise idée, si l’occasion se présente.

Mais ce n’est pas lui qui ouvre la porte de la maison, sinon son acolyte, Fayed. Il pourrait être un bon second choix, tant il doit être facile de se perdre des heures durant dans ses clairs yeux verts. En plus, il semble heureux de me retrouver et m’offre un immense sourire, comme si nous étions déjà devenus amis ou qu’il ait attendu ma venue avec impatience. Immédiatement il me fait entrer dans la maison et me présente la femme de l’ex-ministre. Sans surprise, beaucoup de botox et un faux air de Sofia Loren, c’est exactement ce que j’imaginais. Et comme toutes les femmes de…, elle se lance sur moi à peine après m’avoir serré la main pour me confier quelque chose d’important. J’ai presqu’envie de l’arrêter, et de lui confirmer que je prendrai les photos avec beaucoup de lumière. C’est l’obsession de toutes les femmes après 60 ans, elles veulent plein de projecteurs pour dissimuler leurs rides. Malheureusement, comme je travaille exclusivement en lumière naturelle, avec pour tout accessoire un réflecteur, elles prennent souvent peur. J’ai l’habitude de résoudre cela en leur montrant les photos sur l’écran de mon appareil, directement après les premières salves : je surexpose exagérément et elles perdent dix ou quinze ans d’un coup. Systématiquement, elles finissent par m’adorer et m’offrent des gâteaux. Mais cette fois-ci, la femme déjoue mon pronostic. Ce ne sont pas ses rides qui la préoccupent :

— Je suis Lucie, l’épouse de Pierre. Je suis vraiment confuse, je viens d’être prévenue qu’il ne pourra pas arriver à temps pour la séance photo. Un assistant digne de ce nom vous aurait appelé plus tôt pour vous prévenir, mais le sien ne perd pas son temps avec ce genre de détail. Si vous étiez homo, il vous aurait appelé, bien sûr…

— Je suis homo.

— Ah…Dans ce cas, vous n’êtes pas son genre. C’est étonnant. Mais vous ne perdez rien au change. A ce qu’on m’a dit, il est un adepte des cinq minutes douche comprise, et répond même au téléphone pendant l’amour. Un rustre.

— Heureusement que votre mari n’est pas président de la République, vous auriez du mal avec le protocole.

— Ne m’en parlez pas, c’est un cauchemar récurrent. Ça me réveille deux ou trois fois par semaine. Mais je ne m’inquiète pas, Pierre n’a pas du tout la stature pour ça. Il aimerait bien sûr, mais il restera toujours un second couteau. C’est quoi votre petit nom ?

— Benjamin.

— C’est joli. Venez vous assoir, je vais vous offrir un café. Ah… je voulais vous parler de quelque-chose aussi, pendant que vous êtes là. Ça concerne les photos, je préfère que vous les fassiez avec beaucoup de lumière. Mon visage est horrible, dans la pénombre.

— Ne vous inquiétez pas, Lucie. J’ai l’habitude avec les dames.

— Vous voulez dire avec les vieilles peaux dans mon genre ?

Lucie éclate de rire. En peu de temps, elle est parvenue à me faire sentir complètement à l’aise. Mieux encore, elle surprend mon regard gourmand sur Fayed, lorsqu’il vient nous apporter nos cafés, et une fois qu’il a disparu elle me prévient : « Mon petit Benjamin, sans entrer dans les détails je vais vous donner un conseil vital ici : pas touche au charmant Fayed. Ça finirait très mal pour vous. Mais ça reste entre nous… » Elle se tait car déjà il est de retour, avec cette fois-ci des parts de gâteau. Puis nous réfléchissons au moment où je pourrai revenir pour enfin prendre les photos. Nous sommes mi-juillet, et il reste peu de temps avant le départ du couple pour les vacances. Cela donne une idée à Lucie : je pourrais être invité à séjourner dans leur résidence secondaire, sur la côte d’azur, et ainsi les photographier dans leur petit paradis estival. Comme elle l’ajoute avec enthousiasme, avec tout ce soleil les clichés devraient être des plus réussis. Je lui demande de me donner cinq minutes pour appeler ma responsable à la revue, Chantal, afin de savoir si l’idée lui paraît bonne. La publication du reportage était prévue pour la semaine prochaine, et je ne suis pas sûr qu’elle accepte de la décaler. Lucie, sûre d’elle, me donne un conseil : « Dîtes-lui que la femme de Monsieur le ministre insiste expressément. Ça devrait être largement suffisant. »

Je disparais dans le jardin, afin d’être un peu seul pour passer mon appel, en espérant que Chantal refuse la proposition. Aller sur la côte d’Azur en plein été au milieu de la cohue, ça ne me fait pas rêver. Et encore moins en compagnie d’un homme politique ! A ma grande déception, ma chef est totalement enthousiaste. Elle adore les pages consacrées aux vacances de nos illustres dirigeants, détendus, bronzés et souriants. Sentant le bon plan, je négocie dur en prétendant que j’avais prévu moi-même de ne pas travailler à cette époque-là, afin de me consacrer intensément à mes propres projets photographiques. J’obtiens sans trop batailler un paiement généreux pour ces deux jours de travail à venir sur la Côte d’Azur, et une enveloppe conséquente pour les frais. C’est plus que ce que j’escomptais. Je reviens à l’intérieur de la maison avec un sourire triomphant, et Lucie rayonne. Elle me félicite et m’annonce que convaincre son époux ne sera pas compliqué, et qu’elle s’en chargera. Puis immédiatement elle entame l’éloge de leur villa dans le sud. Son énorme piscine sans chlore — avec un système filtrant l’eau avec des plantes —, le nombre de chambres hallucinant, le terrain immense, la vue sur la mer en contrebas, les visites permanentes de personnes raffinées… Elle est emballée.

Comme je suis en confiance avec elle, je hasarde une question : « Vous emmenez avec vous votre personnel de maison ? J’ai bien compris qu’il ne fallait pas toucher à Fayed, mais qu’en est-il de l’autre employé, celui qui a la peau plus foncée ? Il sera sur la côte d’Azur lui aussi ? » Pour toute réponse, elle rit à gorge déployée et m’appelle « Petit chenapan ». Puis elle se penche à mon oreille et m’explique la situation : « Première information : il s’appelle Idrissa. Seconde information : c’est un amour, je l’adore. Troisième information : il ne travaille pas ici, mais vit avec nous. C’est comme un membre de la famille, en quelque sorte. Ah, et enfin : il y a moyen d’y toucher, mais à condition de rester très discret. Ça ne plairait pas à Pierre. C’est un peu compliqué, toutes ces histoires… Mais pour résumer, discrètement ça peut se faire. Le hic, c’est qu’Idrissa est amoureux en ce moment. Une relation très compliquée, et vouée inévitablement à l’échec. Mais il est amoureux. Et le connaissant, ça m’étonnerait qu’il se laisse séduire par un autre. Ceci dit, vous avez une très jolie petite frimousse, Benjamin, alors tentez votre chance, vous verrez bien. Et ça lui ferait du bien, à Idrissa, de se laisser tenter. Un joli amour de vacances… Je suis contente que vous veniez. Avec vous, on s’amusera beaucoup plus qu’avec les politiciens, journalistes, ou chefs d’entreprises qui viennent nous pourrir l’été avec leurs conversations plombantes. Je vous montrerai des coins épatants, on ira dans des criques désertes accessibles seulement en bateau. Et je convaincrai Idrissa de nous accompagner dans toutes nos escapades, c’est promis. Mais à une condition : négociez avec votre revue trois jours au lieu de deux. Pour une fois qu’on aura un peu de jeunesse et de fougue à la villa, je ne vais pas vous laisser effectuer seulement l’aller-retour. »

Nous sommes interrompus dans nos confidences par un homme d’une cinquantaine d’années, qui descend tranquillement l’escalier. Je ne l’ai jamais vu ici, et immédiatement Lucie lui fait signe de venir et improvise les présentations sans aucune pudeur : « Voici mon compagnon de vie. Officiellement, bien entendu, il est seulement un ami proche… Valentin. Alors, mon cher Valentin, sache que ce charmant jeune homme est un photographe envoyé par « Images d’Eux », et s’appelle Benjamin. Il va passer trois jours avec nous à la villa, pour faire son reportage. Ça vous donnera l’occasion de vous connaître. Ceci dit, mon petit Benjamin, je ne vous recommande qu’avec modération la compagnie de Valentin. Il est charmant et très intéressant dans l’intimité, mais terriblement sérieux dès qu’il y a d’autres hommes autour. Il adore la politique. Quel ennui, non ? Heureusement, cette année on aura de quoi s’occuper : Figure-toi, Valentin, que Benjamin est tombé sous le charme d’Idrissa. Alors tu m’aideras à jouer les Cupidons. Ça lui ferait tellement de bien, à notre petit chéri, de sortir de cette histoire lamentable. Et puis, notre jeune photographe a l’air plein de vitalité, il va lui mettre la tête dans tous les sens. Et pas seulement la tête, j’espère ! Mais attention ! C’est loin d’être gagné d’avance… C’est un dur à cuire, Idrissa. Il est extrêmement fleur bleue, c’en est désespérant. »

L’immense éclat de rire de Lucie est interrompu avec un grand sens de l’à propos par le garçon en question, mon ange noir. Il débarque d’un coup du jardin, sans avoir pu entendre nos propos, et traverse le salon en se déplaçant lentement vers la porte d’entrée. Au moment de passer à notre hauteur, il nous salue poliment et annonce à la maîtresse de maison qu’il va sortir un peu. Elle tente de faire les présentations, mais c’est à peine s’il me sourit avant de disparaître. Il a le même regard perdu et mélancolique que l’autre jour, et cela continue de me toucher intensément. Je ne saurais définir pourquoi exactement, mais quelque chose en lui m’attire avec une grande intensité. A peine est-il sorti que Lucie s’adresse avec une légère ironie à son compagnon : « Tu as vu, Valentin, comment Benjamin a regardé Idrissa ? C’est mignon tout plein. Je sais que tu as oublié, mais quand tu m’as connu c’est exactement ce genre de réaction que tu avais. Tu me suivais des yeux en restant totalement obnubilé. Tu oubliais tout le reste. C’était le bon temps. (elle se tourne vers moi) Je le taquine, mais il est un amoureux exceptionnel. On est en couple ensemble depuis plus de dix ans, et on ne se dispute jamais. J’ai de la chance d’être si bien entourée. »

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