Le parc aux impudiques

Premières pages de Le parc aux impudiques

Depuis dix jours déjà, je vais au bureau avec une ponctualité de métronome, toujours le premier, et consacre ensuite toute la journée à des activités réduites : classer divers documents sans intérêt, et prendre d’interminables cafés sur le canapé, au milieu de l’open space. Je m’ennuie. Mes collègues, Alberto et Xavi, sont loin d’être overbookés également ; mais l’un ayant beaucoup d’ancienneté dans la boîte et l’autre étant le patron, ils se permettent d’arriver très tard, et de ne rester que quelques heures. C’est le métier, paraît-il : des périodes de surmenage et parfois de nuits blanches, suivies de longs épisodes d’ennui absolu. Xavi me le répète chaque soir, comme pour s’excuser : « Un détective, finalement, ça passe son temps à attendre. Soit on reste des heures planqué dans une voiture ou un café à guetter la sortie de notre cible, soit on se morfond des semaines entières, comme un rat mort, au bureau, à remplir des mots croisés. Dans cette profession, le pire qui puisse arriver, c’est de ne pas savoir s’ennuyer. Un bon détective est un professionnel de la patience. Notre maître absolu, ce n’est pas Derrick, c’est Bouddha. »

Mais à le fréquenter au quotidien, j’ai du mal à imaginer Xavi assis pendant des mois, méditant avec flegme devant le paysage qui s’offre à lui, en attendant l’illumination. Au contraire, il est plutôt du genre à s’agiter, fumer clope sur clope et enchaîner les appels téléphoniques pour rappeler à d’éventuels clients l’existence de l’agence. Il me semble même qu’il s’est mis à boire. Je ne le vois jamais avec un verre en bouche, mais je constate que la bouteille de whiskey, jour après jour, se vide dans des proportions significatives. Et il devient colérique… Pas avec nous, heureusement, mais avec sa femme par téléphone. Il s’énerve parce qu’elle ne répond pas assez vite, que le repas de la veille était passable ou qu’elle a dépensé l’argent du ménage en vêtements. Il s’en prend également au concierge, qu’il accuse d’être trop laxiste sur l’entretien du hall d’entrée et pas assez aimable. Ou bien aux usagers du métro, trop bruyants ou pas assez propres, selon le moment. Heureusement qu’il ne reste jamais au bureau plus de deux ou trois heures, car sinon ses grognements et ses plaintes permanentes nous rendraient la vie absolument insupportable, à Alberto et moi.

Alberto, lui, n’est d’ailleurs pas trop préoccupé par l’absence de travail. Au contraire, il profite de ce temps libre pour s’adonner presque exclusivement à sa grande passion dans la vie : baiser. Il ne fait que ça. Selon les moments, soit il est rivé à son application de rencontres, soit il sort précipitamment pour aller tirer son coup. Rien d’autre ne compte à ses yeux. À mon avis, il est en pleine crise de la cinquantaine, et ça ne fait pas rêver. Il passe son temps à s’observer dans la glace, à tester de nouvelles crèmes anti-rides et à nous demander à Xavi et moi s’il n’a pas l’air fatigué, ou triste, ou vieux… La recherche de partenaires s’est convertie en une tentative désespérée pour se démontrer qu’il plaît encore. Du reste, je suis assez surpris que, malgré un physique pas spécialement avenant, il parvienne à trouver au quotidien un voire deux partenaires. Je pense toutefois connaître son secret de séduction : il est très bien membré. Je m’en suis rendu compte hier, tandis qu’il me montrait les photos de son dernier amant en date, en faisant défiler la conversation qu’il avait maintenue avec lui la veille sur l’application. Malencontreusement – mais je ne crois pas à un hasard –, dans ladite conversation est apparue une photo de son propre sexe, et il a pris soin de me laisser le temps de la voir avant de revenir en arrière et s’excuser. Il a tellement peu confiance en lui, en ce moment, qu’il voulait sans doute me faire savoir qu’il a un membre qu’on pourrait qualifier de très gros, voire d’énorme. Les petites vanités d’un homme en proie au doute…

De mon côté, j’ai une activité sexuelle très intense également, ces derniers temps. Mais à la différence de mon collègue, je n’ai pas besoin de passer ma vie sur l’application de rencontres pour cela. Il se trouve qu’avec Johan, mon petit ami, on s’entend particulièrement bien au lit, et que la moindre étincelle provoque immédiatement entre nous un immense feu de joie. On ne se voit pas toutes les nuits, mais quand c’est le cas, on le fait deux, trois, quatre fois… Jamais je n’avais eu de relation aussi passionnelle avec un garçon. Et pour ne rien gâcher, il aime comme moi à la fois les plaisirs passifs et actifs, tout en sachant profiter aussi bien des ébats sans pénétration. Cela nous ouvre toutes les portes possibles, et lorsqu’on commence à s’embrasser on ne sait jamais comment on terminera. C’est absolument divin. Alberto me traite de chochotte et tente de me convaincre que je perds mon temps en me fermant à un seul partenaire. Pire, il ne cesse d’insinuer que Johan, lui, en mec « normal », a sans aucun doute d’autres aventures. Selon lui, qu’un garçon soit fidèle c’est rare, mais que les deux le soient c’est tout simplement impossible. Je tente de ne pas prêter trop attention à ses médisances. Et puis... il me semble y discerner un peu de jalousie. Dans le fond, et derrière sa défense acharnée du sexe totalement libéré, je ne peux m’empêcher de penser qu’Alberto aimerait bien avoir une relation sérieuse et se sentir aimé.

Aujourd’hui, l’ambiance du bureau est particulièrement déprimante. Seul Xavi est présent, et il râle plus encore qu’à l’accoutumée. Que je le veuille ou non, cela finit par m’affecter et me stresser. Le sentir nerveux à ce point m’inquiète. Il est le patron ici, et donc le seul à connaître l’état des comptes. L’agence a-t-elle des problèmes de trésorerie ? Court-elle le risque d’une faillite ? À observer sa fébrilité, on peut l’imaginer. Et dans ce cas, bien entendu, je serais le premier à en faire les frais. Après tout, je n’ai même pas un mois d’ancienneté dans le poste. S’il y en a un qui saute, c’est moi… Depuis quelques jours, déjà, je parcours avec nonchalance les offres de job, on ne sait jamais. Mais ce serait dommage. Même si je n’ai eu qu’une affaire à résoudre, j’y ai pris un énorme plaisir. J’adorerais continuer le métier de détective bien plus longtemps. J’ai sondé hier Alberto sur la situation de l’agence, et il ne m’a pas paru préoccupé. Selon lui, ces périodes d’inactivité sont habituelles, et peuvent durer jusqu’à deux ou trois mois dans les pires cas. On verra bien, mais en attendant, je commence à me sentir inutile.

Xavi, comme par magie, semble lire dans mes pensées et s’adresse soudain à moi, alors que jusque-là il m’avait plutôt ignoré :

— Hey gamin, tu me fais pitié à passer tes journées ici, comme une âme en peine. Tu n’as aucune obligation de rester au bureau, s’il n’y a rien à faire. Ici, on n’a pas besoin de pointer. Vu le temps qu’il fait, tu devrais plutôt aller à la plage, profites-en. Et si jamais on a une urgence, je t’appelle et tu rappliques, OK ?

J’ai beau y être encouragé par le chef, j’ai du mal à quitter mon poste. Je découvre qu’il existe en moi un employé soumis prêt à tout accepter en échange de son salaire. L’idée d’être payé pour me faire bronzer me gêne et me couvre d’un sentiment de culpabilité. Il faudrait que je prenne exemple sur Alberto, qui lui n’a aucun problème de conscience pour s’adonner à ses plans culs sur les horaires de travail. Une idée menant à une autre, j’envoie un message à Johan, lui demandant s’il a cours cet après-midi. Il répond dans l’instant : il est libre, et sur le point d’aller à la plage. On se donne rendez-vous directement là-bas, juste le temps pour moi d’aller chercher mon maillot de bain à la maison.

Finalement, il n’est pas si difficile de s’habituer à prendre du bon temps au lieu de rester cloîtré au bureau. Je le constate avec délice, en sentant le soleil chauffer mon corps et en écoutant le son des vagues et des légers ronflements de Johan, à mes côtés. Il est fatigué, aujourd’hui, et s’est endormi à peine allongé sur sa serviette. Je ne peux m’empêcher de le regarder avec attention. Je raffole de son corps. Il n’est pas spécialement athlétique, et a même un petit peu d’embonpoint – quoique très raisonnable –, mais il est d’une complexion fine et harmonieuse. C’est sa peau qui me plaît le plus. Elle a une teinte très particulière, à la fois un peu jaune (ses origines vietnamiennes) mais aussi assez blanche (ses origines françaises). Elle échappe à toute classification, et me provoque à tout moment une irrépressible envie de la caresser – et du reste, elle est d’une immense douceur. J’aime aussi ses traits, qui ont pris le meilleur de chacune de ses origines : les pommettes saillantes, les lèvres charnues, les muscles dessinés, l’absence presque complète de pilosité… sauf sur son pubis où l’on retrouve une caractéristique des Asiatiques : une touffe épaisse de poils longs et frisés, très noirs, et qui contraste avec la peau totalement lisse autour, y compris sur les testicules. Je profite d’ailleurs de son goût pour le naturisme, et prends le temps de bien observer son entrejambe. J’ai depuis le début adoré son sexe, qui contre toute attente a une apparence et une teinte absolument européennes. Il donne l’impression d’avoir été implanté artificiellement à la place d’un autre organe. En toute logique, il aurait dû être plutôt brun et petit, comme celui des Asiatiques en général. Toutefois, sa couleur est rose, et il est plutôt épais, avec beaucoup de peau recouvrant le gland. C’est le genre de pénis qu’on imaginerait entouré de poils blonds et d’une peau rosée, et non pas associé à une peau légèrement métissée.

Je donne un tour sur moi-même et me positionne à plat ventre, car ces réflexions à propos de Johan ont provoqué chez moi une érection. Il n’y a qu’un mois que je le connais, mais nous avons fait l’amour une bonne trentaine de fois déjà, et je suis surpris de rester encore si intrigué et excité à la vue de son phallus, comme si je le découvrais à peine. Plus nous nous fréquentons, et plus mon désir pour lui est grand. C’est tellement différent de ce que j’ai connu avec d’autres garçons, qui après quelques rendez-vous cessaient de me captiver. Avec Johan, c’est le contraire qui se produit. Mon attirance pour lui ne cesse de croître. Cette fois-ci, et pour la première fois, je devine que je suis tombé totalement amoureux de quelqu’un. Cela me rend immensément heureux. Chaque moment passé avec lui me donne l’impression d’être sur un nuage, et rien au quotidien ne pourrait me faire perdre cet état de grande insouciance qui est devenu le mien. Je plane…

Retourné, désormais, ce n’est plus la mer que je vois, mais les personnes allongées derrière nous. Parmi elles, je reconnais justement un garçon avec lequel j’avais eu un début de relation, il y a quelques mois. Il discute avec une amie, et ne m’a pas remarqué. Je l’observe attentivement, caché derrière mes lunettes de soleil. Très vite, je me souviens de mes sensations au contact de son corps : il est très mince, voire maigre, mais avec des muscles puissants et des abdos parfaitement dessinés. Au lit, il était un amant prodigieux, capable de m’enflammer terriblement, et nos séances sexuelles duraient très longtemps. Mais à la différence de Johan, sa personnalité ne me fascinait pas et nos conversations m’ennuyaient, ce qui m’avait conduit à le perdre rapidement de vue. Devant sa réapparition soudaine, je constate avec plus d’acuité encore le caractère exceptionnel de ce que je vis désormais avec mon petit-ami. Parvenir ensemble à une telle symbiose mêlant à ce point le physique, l’intellectuel et l’émotionnel est extrêmement précieux, et je sais qu’il m’a fallu attendre très longtemps pour enfin l’expérimenter. J’espère que nous parviendrons à maintenir cela jusqu’à la fin des temps…

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