Loin des yeux

Premières pages de Loin des yeux

«En période de vaches maigres, on ne peut pas jouer aux gourmets.» C’est par une phrase lapidaire que Xavi m’a recadré. Je suis bien décidé pourtant à refuser la filature qu’il souhaite me confier. Être aux basques d’une femme volage pendant une semaine pour fournir à son mari la preuve qu’elle le trompe, voilà une tâche qui ne me séduit pas du tout… Il n’y a aucune enquête à mener et il s’agit simplement de la suivre jour et nuit jusqu’à obtenir assez de photos et vidéos pour documenter son adultère. Celui-ci est déjà avéré par plusieurs témoins, et il ne manque au mari trompé que des preuves valables devant un juge. Voilà qui ne présente aucune sorte d’intérêt… Je rappelle à mon patron que je viens de résoudre avec brio une enquête dont même les journaux ont parlé, ce qui nous a offert une bonne publicité. Le moindre des remerciements serait de me réserver une affaire intéressante, et non pas une stupide histoire de cocufiage. Mais Xavi, derrière son bureau, reste déterminé.

— Justement, Eduardo! Ce que tu viens d’élucider, dans le parc aux impudiques, s’était d’abord présenté exactement pareil. Il fallait suivre un époux volage s’absentant du foyer tous les soirs, sans aucun soubresaut à prévoir. Mais regarde ce sur quoi tu as mis le nez, finalement! Rien de moins qu’un adolescent enfermé dans une grotte, en plein milieu d’un lieu public, et transformé en esclave sexuel d’un vieux pervers que tout le monde connaissait et respectait. Personne n’aurait imaginé une telle affaire, au début. Un retraité promenant sa chienne, de nuit, dans un jardin public… Rien d’affolant en apparence. Mais comme tu le dis, ça a fini par une grosse affaire avec une très bonne couverture médiatique.

— Mais ce que tu veux m’imposer n’est même pas une enquête! Il suffit de prendre des photos prouvant l’adultère. On sait qui est l’amant, à quelle heure il rend visite à la femme, et où… Ça n’a rien à voir.

— Tu es d’une grande naïveté. Avec l’expérience, tu comprendras que dans notre métier, même les histoires les plus insignifiantes peuvent dévoiler des scandales incroyables. Il faut que tu apprennes.

— Me former, oui. Mais ce que tu me demandes est un travail de paparazzi, pas de détective.

— Ça suffit! Tu vois ce qui est affiché dans ce cadre, derrière mon bureau? «Ici, c’est moi le chef!» Ça résume parfaitement la situation. Tu es payé pour obéir à mes ordres.

Je ne voulais pas en arriver là, mais je n’ai pas le choix : du coin de l’œil, je désigne mon collègue, Alberto, tranquillement assoupi sur le canapé de l’agence. Xavi prend un air navré, mais me répète à nouveau que l’ordre de mission n’est pas négociable.

— Franchement, Xavi, je sais bien que nos affaires vont mal en ce moment, et qu’on est obligés d’accepter n’importe quelle commande, mais avec tout mon respect, tu t’y prends à l’envers. Comment peux-tu laisser Alberto sur le cas Silva, terriblement compliqué, et me mettre dans la rue pour prendre des photos d’une femme qui se balade sans complexe aux bras de son amant? Ce que tu me demandes, n’importe qui peut s’en charger. Mais ce n’est pas le cas de l’affaire Silva. Alberto est en pleine dépression, et il passe son temps à dormir. Il ne va rien résoudre. Il faut intervertir les rôles.

— Je sais bien que tu serais plus indiqué pour traiter cette affaire, au vu de l’étape disons… délicate… que traverse Alberto. Mais te rends-tu compte de ce que ça impliquerait pour lui de se la voir retirer au bénéfice de son jeune collègue, qui n’a même pas deux mois d’expérience dans le métier? Après ça, il serait carrément pris d’idées suicidaires. Je ne peux décemment pas t’accorder cette faveur. Je ne doute pas que tu t’en tirerais mieux que lui, mais je refuse de lui infliger cela.

— Voilà du grand n’importe quoi! Avec ce genre de raisonnement, ton agence va finir rapidement par mettre la clé sous la porte. Et si je peux me permettre, je crois que tu te trompes complètement par rapport à Alberto. Ce dont il a besoin, c’est d’un bon coup de pied au derrière. Tu dois l’aider à prendre conscience que s’il ne réagit pas, il va avoir de gros problèmes. Tant qu’il compte sur toi pour lui passer tous ses dérapages, il va continuer de dégringoler. Bientôt, il ne se présentera même plus à son poste de travail. Le seul moyen de l’aider à sortir de cette spirale, c’est de lui permettre de comprendre que son poste est menacé s’il ne se reprend pas. Ça, ça va le réveiller. S’il sent que tu pourrais le virer, il va se reprendre en main. Ce serait le meilleur service à lui rendre. Parfois, on n’a pas besoin d’être chouchouté, mais au contraire qu’on nous dise nos quatre vérités en face. Avec une bonne claque, si possible.

— Je t’ai dit il y a cinq minutes déjà que cette discussion était close. N’insiste pas, sinon c’est toi qui vas avoir des problèmes. Je viens de te donner un ordre de mission très précis, et il prend effet immédiatement. Alors tu sors de ce bureau, tu vas chercher au garage la moto de l’agence, et tu commences la filature. Je ne veux plus te voir dans ce bureau.

Je suis un garçon gentil et bien élevé, mais pour la première fois depuis que je travaille ici, je me sens sur le point d’exploser. Après m’être levé en furie du bureau de Xavi, je bondis vers le canapé sur lequel dort mon collègue et attrape vigoureusement son bras :

— Réveille-toi, Alberto ! Tu as une enquête compliquée à mener, et ça fait une heure que tu es endormi. Je te rappelle que ce garçon a disparu depuis dix jours, et qu’il est peut-être en danger. Comment te sentiras-tu si on finit par découvrir que tandis que tu dormais sur tes heures de travail, il était violé quotidiennement par des sales types l’ayant kidnappé? Tu y as pensé?

Pour toute réaction, il me regarde avec un air morne. Sans trop y croire, il tente d’avoir le dernier mot :

— Les meilleures intuitions me viennent en dormant. Ça s’appelle l’expérience, ça, mon petit Bisounours. Il est probable que tu m’aies réveillé juste au moment où j’allais deviner l’endroit exact où il est planqué. À ta place, je ne serais pas fier de moi.

Devant une telle mauvaise foi, je n’ai d’autre recours que hocher la tête avec dégoût et sortir de l’agence pour aller mener ma filature.

Comme prévu, ce job est d’une facilité déconcertante. À peine arrivé devant la maison cossue du couple et installé à la terrasse d’un café situé au coin de la rue, je vois un taxi s’arrêter. En descend un jeune homme charmant et bien mis de sa personne. Il est vêtu de vêtements chics, et à cinquante mètres de distance, j’ai presque l’impression de sentir son parfum tant on devine qu’il s’en est aspergé. En tenant mon téléphone devant moi comme si j’y lisais quelque chose, je filme et zoome vers ma cible. J’en profite pour l’observer avec attention. Il porte des lunettes Ray-Ban à la monture dorée, une chemise cintrée, un jean de marque et des mocassins en cuir. Pour le résumer en deux mots, il a tout du fils de bonne famille ou d’un gigolo spécialisé dans le haut standing. Par acquit de conscience, je jette un œil au dossier fourni par Xavi : le couple à espionner n’a engendré que deux filles. La piste du garçon rendant visite à ses parents est donc écartée. Reste celle du prostitué ponctuel ou de l’amant…

Après une courte attente devant l’imposante porte en fer, le garçon entre sans hésiter. Il connaît les lieux. Son attitude ne traduit ni timidité ni le moindre doute, et j’en déduis qu’il est habitué à venir. Je regarde les images saisies par mon téléphone, mais le résultat est assez médiocre. La scène était trop lointaine. Tranquillement, je demande l’addition du thé dans lequel je n’ai pas eu le temps de tremper les lèvres, et examine plus en profondeur le dossier. La fille aînée du couple a dix-sept ans. Le jeune homme qui vient d’entrer en a facilement sept ou huit de plus, mais sait-on jamais : reste ouverte l’hypothèse qu’il soit le petit ami de la fille, et non l’amant de la mère. J’en aurai bientôt le cœur net. Je fais un tour sur la vision satellitaire de Google Maps, et découvre que la maison du couple est entourée d’un immense jardin. Je ne sais pas quel poste occupe le mari, mais pour pouvoir acheter une telle demeure dans les hauteurs de Castelldefels, le coin de bord de mer le plus exclusif des environs de Barcelone, il doit disposer d’une fortune considérable. Pas étonnant qu’un divorce, dans ce cas, se dispute devant les tribunaux et avec preuves d’adultère à l’appui…

Discrètement, je contourne le pâté de maisons et rejoins l’arrière du terrain. Les rues sont escarpées ici, et, sans grande surprise, un mur assez haut protège les lieux. Au-dessus, de nombreuses branches d’arbres dépassent, et notamment celles d’un énorme bougainvillier. Je l’observe et découvre une voie d’accès compliquée, mais envisageable. Il faudrait que j’appuie mes pieds sur les pierres du mur jusqu’à pouvoir attraper la branche la plus basse, en espérant qu’elle résiste. L’avantage de l’été est que c’est une période où je prends plus soin que jamais de mon corps, et suis donc parfaitement svelte. À Barcelone, avec la possibilité d’aller à la mer à tout moment, il est impératif de bien se préparer pour les beaux jours si on veut attirer les regards des baigneurs. Surtout quand, comme dans mon cas, on est célibataire et qu’on aurait bien envie de se retirer son ex de la tête.

Bref, après m’y être repris à deux fois pour escalader le bas du mur, j’ai le plaisir de constater que mes séances de natation, running et abdominaux ont produit leurs effets. Avec les trois ou quatre kilos supplémentaires que j’avais cet hiver, la branche aurait pu céder sous mon poids, car elle est assez fine. Sans autre dégât qu’une légère égratignure sur un bras, je peux sauter derrière l’enceinte. À l’abri des sous-bois, j’observe les lieux. Il s’agit bien entendu d’une immense villa, et devant moi s’étend une grande superficie de gazon. Difficile de voir à l’intérieur de la maison, car les vitres reflètent l’importante lumière du dehors. Mais peu importe, car après quelques instants, j’entends des voix. Elles viennent d’une autre partie du jardin, plus exactement de la piscine présente à une vingtaine de mètres de moi. En prenant soin d’être le plus silencieux possible, je marche à travers les sous-bois, en longeant le mur d’enceinte, pour m’en approcher.

L’épouse infidèle qu’on m’a chargé de filer est allongée sur un transat, au bord de l’eau, sans aucun vêtement pour la recouvrir. Elle est proche de la cinquantaine – 48 ans selon sa fiche – et on la sent habitée d’une grande confiance en elle. Son corps est en parfaite condition, et on pourrait facilement lui donner dix ans de moins. On devine dès le premier abord une actrice ou ex-top model, partenaire typique des hommes capables de s’offrir ce genre de demeure. Heureusement pour moi, les expressions faciales de cette femme sont dures et assez distantes, tandis qu’elle parle avec le garçon qui vient d’entrer chez elle. Le fait qu’elle soit a priori antipathique facilite ma tâche, car me connaissant, j’aurais été pris d’énormes remords si elle m’avait paru agréable. Espionner d’autres personnes à leur insu, ce n’est pas du tout le genre de pratique qui m’a poussé vers le métier de détective… Et pour être franc, cela m’a même toujours un peu choqué… Mais s’il s’agit d’une femme désagréable et arrogante, comme cela semble être le cas, il m’est beaucoup plus simple de me faire une raison.

Comme si elle souhaitait m’aider à accomplir ma mission sans aucun problème de conscience, Laura – c’est son prénom – interpelle le garçon avec un mépris non dissimulé :

— Qu’est-ce que t’attends pour te désaper? T’as l’air d’une potiche, en tournant en rond comme ça… Tu m’as dit que tu venais pour te baigner, non?

Il est vrai que l’amant ou gigolo semble un peu gêné depuis que je l’observe. Il s’est contenté jusque-là de faire les cent pas autour de la piscine, les mains dans les poches et avec une certaine indécision. Après l’ordre dédaigneux qui vient de lui être asséné, il baisse la tête et commence à déboutonner sa chemise. À la remarque de Laura, une fois qu’il laisse glisser le vêtement sur le gazon, je comprends qu’ils se connaissent bien :

— Tu vois, c’est une bonne idée de t’être mis à la musculation. Tu as bien fait de m’écouter, tu commences à avoir vraiment de bonnes épaules.

Il hoche la tête de manière incertaine, et émet des doutes :

— Je ne suis pas sûr d’aimer ça. Je trouve que j’ai un peu trop l’air d’un fana de salle de sport, maintenant. Ça ne me plaît pas trop. Je crois que je préfère quand mon corps est ferme mais pas trop musclé, c’est plus naturel. Je vais ralentir mon rythme et cesser de pousser des poids.

Je me félicite de tout enregistrer en vidéo, car je pressens que l’ensemble de la scène et de la conversation va m’offrir tout le matériel dont j’ai besoin pour ma filature, et même plus. Si tout se passe bien, je pourrai rentrer chez moi d’ici une heure ou deux à peine. À la réponse de Laura, j’ai la preuve qu’ils couchent ensemble depuis longtemps :

— Qu’est-ce qui est important? Être satisfait devant la glace ou donner du plaisir à la femme avec laquelle tu fais l’amour presque chaque jour depuis plus de six mois? Personnellement, ça m’excite énormément de te voir avec ce corps de rêve. Vas-y, retire le bas. Et maintenant tourne-toi… Ah oui! Désormais, on peut dire que tu as des fesses. Tes efforts ont porté leurs fruits. Tu serais ridicule d’arrêter la muscu… Tu te souviens que quand on s’est connus tes pantalons tombaient droit derrière? Tu donnais l’impression d’avoir un cul atrophié. Alors que maintenant, c’est du béton et il y a de quoi bien se remplir les mains. Ça me donne envie de le faire en missionnaire aujourd’hui. Je salive d’avance à l’idée de tâter tes fesses bien fermes pendant que tu me pénètres. Mais d’abord, va te baigner, profite. Au fait, ta mère est venue hier prendre le thé. Elle s’est encore fait injecter du botox, non? Elle force un peu la dose, je trouve. Elle n’est pas dupe, elle sait pour nous deux, quelqu’un a dû lui dire. J’ai eu droit à une petite remarque, ou plus exactement un conseil. Au détour d’une conversation, elle a glissé un truc du genre : «On a toutes des amants, c’est banal». Mais j’y réfléchissais l’autre jour et je me disais que parfois, on oublie à quel point on doit en prendre soin. Sans s’en rendre compte, on peut être blessante, ou brusque. Et quand on est avec un garçon plus jeune, ça peut l’affecter. Qu’est-ce que ça signifie? Quelqu’un a été lui raconter que je faisais du mal à son petit bambin? Il doit y avoir une vieille peau quelque part qui colporte des ragots mensongers. Dis, tu souffres avec moi?

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