couverture

premières pages de Petites glissades au grand large

Il y a 6 mois jour pour jour, je me sentais le roi du monde. Je me voyais déjà pris dans des aventures trépidantes, passant en un clin d’œil des restaurants les plus branchés aux bouges les plus crasses. J’avais juste à fermer les yeux et j’y étais. Où ? Partout où il fallait, et surtout là où tout le monde rêvait de mettre un jour les pieds. L’humanité n’allait plus avoir aucun mystère pour moi. J’étais sur le point d’entrer dans le secret des dieux, et même celui des simples mortels. J’allais tout savoir, et tout conquérir. Je me consacrerais désormais au métier le plus fascinant au monde, celui autour duquel personne ne pouvait éviter de fantasmer : détective privé. Nous étions dimanche soir, et dans mon lit je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Car dès le lendemain, j’allais acquérir l’identité dont j’avais toujours rêvé, j’allais devenir le détective Lucas. Dans un an tout au plus, j’aurais résolu des affaires tellement tordues que tous les spécialistes de Paris murmureraient mon nom avec admiration. Et après trois ou quatre années d’une réputation grandissante dans ce milieu opaque, je créerais enfin l’endroit le plus secret et le plus hype de la capitale et bientôt d’Europe : l’agence Luca & Lucas. A partir de ce moment, toutes les enquêtes les plus importantes passeraient entre mes mains. Et le petit Lucas que je fus, du haut de ses huit ans, me regarderait avec fierté jusqu’à la fin de mes jours : Détective Luca, directeur de l’agence Luca & Lucas. Mon rêve devenu réalité.

Ça, c’était il y a 6 mois exactement. Et malheureusement, il y a 5 mois et 29 jours je poussais des larmes de rage au soir dans le même lit minuscule. Pour des raisons différentes de la veille, je passais une autre nuit blanche : j’avais un boulot lamentable ! J’étais passé en quelques heures de la plus grande consécration à une immense humiliation. Le détective Luca avait pour bureau un placard, et à défaut d’enquêtes on lui confiait la création d’un site web minable pour l’agence Gallier et confrères, qui sur ses plaquettes aimait à se présenter comme : 

« Agence Gallier et confrères – 32 Impasse poule (et toutes ses dents) –Paris 20ème… »

Un vrai désastre…

Le gros Louis, comme il aimait lui-même à s’auto-proclamer, était le patron et l’unique membre de l’agence. Lors de l’entretien d’embauche, il m’avait reçu dans son grand bureau Louis XVI, sans me montrer le placard qui allait être le mien, et en me laissant entendre d’une part qu’il avait plein de détectives éparpillés partout en Europe sur des enquêtes passionnantes, et d’autre part que j’allais devenir l’un d’eux. Mais dès le premier jour de travail j’ai découvert qu’il était seul, et que ma mission consistait à tenir toute la journée enfermé dans un débarras de trois mètres carrés sans fenêtre. Je devais essayer de me débrouiller avec mes faibles connaissances de Photoshop pour dessiner un nouveau logo pour l’agence : une poule avec 32 dents… Après cela, il me faudrait monter le site web et trouver le slogan qui tue (et qui devait obligatoirement terminer par « Et toutes ses dents ») avant de lancer une « grande » campagne de publicité sur internet. Waouh… J’ai prié pour que le petit Lucas que j’ai été à huit ans ne puisse pas être témoin de cela… C’était la honte.

Après un sandwich dans le troquet du coin, le midi, tout était devenu plus clair. Le patron, un bon vivant avec un pif rose en forme de poire et une étrange chemise vert pomme, m’a raconté la vie du gros Louis. Un fils à maman, qui a vécu dans ses jupons jusqu’à ce qu’elle meure. Il avait alors 44 ans, et héritait d’une petite fortune. Il n’avait jamais travaillé, et besoin d’aucun revenu supplémentaire — la moitié des immeubles de l’impasse Poule lui revenaient désormais en héritage. Mais se sentant pousser des ailes après avoir été pendant des années collé aux basques d’une mère hyper-protectrice, il avait décidé de se lancer dans son rêve : devenir le Sherlock Holmes des temps modernes. Il avait aménagé un bureau dans l’appartement au-dessus de chez lui, et projetait de reconvertir un à un tous les immeubles lui appartenant pour créer une multinationale de l’enquête privée. Mais en dix ans de Gallier et confrères, on ne l’avait jamais vu quitter l’impasse autrement que pour aller faire les courses ou manger dans les restaurants du quartier. Il n’avait probablement jamais mené la moindre enquête. Par contre, il passait des journées entières enfermé dans son bureau Louis XVI.

Le lendemain matin, le gros Louis avait une bonne nouvelle à m’apprendre. Il avait décidé de travailler désormais chez lui, dans l’appartement du dessous. Il me laissait donc à disposition son confortable bureau et son ordinateur ultrapuissant. J’ai dû l’aider à descendre quelques dossiers, une dizaine de boites d’archives que j’ai pu déménager en cinq minutes à peine. En regardant discrètement dans l’une d’elles, j’ai découvert un annuaire téléphonique. Sans aucun doute, les différentes boites ne renfermaient chacune que ces bottins, classés par années. Dix ans de travail vite résumés… J’en ai profité pour découvrir l’appartement du gros Louis. Spacieux et donnant sur une petite cour mignonne, mais encombré de lourds rideaux qui occultaient toute la lumière. Ça sentait le vieux et la litière pour chat. Il avait là-aussi une pièce convertie en bureau, exactement dans le même style Louis XVI qu’à l’étage, et pour tout élément y trônait un ordinateur flambant neuf encore enveloppé dans du plastique. Au moment où je m’apprêtais à remonter à l’agence, le gros Louis m’a dit : « Si tu as besoin de quoi que ce soit, prends le balai et tape sur le plancher. Je t’entendrai, ça résonne bien. Je viendrai voir ce que tu veux. »

Mais cinq minutes plus tard, ce sont ses coups de balai à lui que j’ai entendus. Je suis descendu, et il avait un air illuminé. Il venait d’avoir une idée : « Dis-moi, Lucas. Ça existe, des poules avec une crète, ou c’est seulement les coqs qui en ont ? Parce que si jamais une poule peut avoir une crète, ça serait mieux pour le logo. Ça donnerait un côté un peu punk, moderne. Surtout avec les dents, en plus. Mène l’enquête. » Après toute une mâtinée de recherches, j’ai été le saluer avant d’aller manger, pour lui annoncer fièrement que certaines poules ont des crètes, généralement moins grandes que celles du coq et tombant sur le côté, car il leur manque un muscle fibro-élastique. Il a sauté de joie, absolument ravi : « Je le savais que c’était une bonne idée ! Tout ça, c’est un grand renouveau pour l’agence. On va faire une campagne de promotion en or ! » Pour l’épater un peu et lui montrer mes capacités d’enquête, j’ai ajouté qu’on ne sait pas tout à fait à quoi sert la crète chez la poule. En ce qui concerne le coq, elle permet d’attirer les femelles, surtout si elle est grande et bien rouge, mais chez la poule ce n’est pas le cas. Elle serait utile pour réguler la température. Lorsqu’il fait très chaud, le sang se refroidirait en montant dans la crète, et compenserait ainsi l’incapacité de cet animal à suer ou trouver le moindre moyen de se réfrigérer. Le gros Louis a paru fasciné, comme si je venais de lui dévoiler un grand secret de l’humanité. Je suis parti manger.

Le contraste entre mon nouveau quotidien et celui d’un détective en bonne et due forme était véritablement colossal. Devant mon sandwich, j’ai compris que rester plus longtemps chez Gallier et confrères n’avait aucun sens. C’était tout simplement une perte de temps. J’ai hésité à présenter immédiatement ma démission, mais en réfléchissant j’ai pris une autre décision. Profitant d’un salaire démesuré par rapport au travail demandé — l’avantage d’avoir un patron vivant complètement dans sa bulle — j’allais pouvoir rapidement économiser la somme d’argent me permettant de me lancer. Et de me lancer comment ? Comme détective Lucas, de l’agence Luca & Lucas, tout simplement… Pourquoi perdre mon temps à passer lentement par toutes les étapes si je pouvais facilement les griller. Avec un peu d’argent de côté, je pouvais lancer ma propre agence depuis chez moi. Et au bout de quelques affaires, je louerais un bureau et terminerais vite par monter l’empire d’enquête privée dont j’avais toujours rêvé. Ça valait la peine de travailler quelques mois pour Gallier et confrères, afin d’économiser l’argent nécessaire à mon grand projet.

A partir de ce moment, j’ai travaillé avec beaucoup plus de zèle. Tout ce que me demandait le gros Louis allait me servir à moi aussi : créer un logo, un site pour l’agence, se faire bien référencer par les moteurs de recherche et lancer des campagnes de pub efficaces… En travaillant pour Gallier et confrère, je mâchais le travail de Luca & Lucas. Ah, au fait, j’oubliais de préciser pourquoi « Luca & Lucas »… Je m’appelle Luca Lucas, tout simplement. C’est un nom complètement idiot, probablement fruit d’une nuit d’ivresse de mes parents. Mais à condition de savoir quoi en faire, il devient intéressant. Agence Luca & Lucas, l’air de rien, ça a un petit côté mystérieux et envoûtant à la fois… Du moins je le crois…

*

Six mois jour pour jour après mon entrée chez Gallier et confrères, ma première mission est parvenue à son terme. Il est précisément 17h et d’un coup de balai magistral contre le plancher, j’envoie mon signal au gros Louis. Immédiatement, je l’entends sortir de chez lui et monter les escaliers en courant. Il arrive tout rouge et essoufflé dans le bureau, et me demande : « Ça y est ? » Je lui offre un immense sourire — il faut dire qu’après tout ce temps passé auprès de lui, il a fini par bien me revenir — et lui annonce avec cérémonie : « Il ne manque plus qu’à appuyer sur le bouton de validation. Immédiatement, la campagne de pub sera lancée et pendant plusieurs semaines nous apparaîtrons dans les premières places sur les recherches de détectives privés à Paris. »

Le gros Louis tremble et sue à grosses gouttes. Sachant ce qui l’attendait aujourd’hui, il a décidé d’étrenner un nouveau costume avec une cravate rouge flamboyante tâchant de dissimuler évidemment sans succès son gros estomac. Sur le revers de la veste, il porte le pin’s du logo de l’agence — il a insisté pour qu’on en fasse fabriquer afin de les offrir aux futurs clients, comme si nous étions encore dans les années 80. Puis avec majesté il s’approche de l’ordinateur, et me demande du regard sur quel bouton il doit cliquer. Je place la souris au-dessus, me lève, et lui propose de s’assoir à ma place. D’un coup, il est transformé en un garçon timide, et semble hésiter. Puis une lueur s’empare de lui, et il me regarde affolé : « Le champagne ! S’il te plaît, Luca, descends le chercher. »

La maison du gros Louis m’est désormais familière, surtout son vieux chat qui vient se frotter longuement contre moi lorsque je descends. Je le caresse patiemment, puis avance vers la cuisine. Elle est comme neuve, puisque Louis ne mange jamais chez lui. A vrai dire, il aurait tort de se priver de ce genre de luxe et s’efforcer à cuisiner, au vu de l’immense fortune qui est la sienne. Car au bout de six mois, je sais tout de lui, y compris l’état de ses comptes. Démontrant son absence totale d’expérience comme détective, il me laisse travailler depuis mon arrivée sur l’ordinateur qui était le sien jusque-là. Et il n’a pris la peine de retirer aucun fichier, ni même l’historique de ses navigations sur internet ou ses mots de passe. Je sais tout de sa vie, y compris qu’il passe ses journées à payer des femmes pour se dénuder devant lui par webcam interposée. Je sais même quels sont ses mots grossiers préférés lorsqu’il s’agit de leur faire comprendre qu’il est excité. Je ne comprends pas quel plaisir il peut prendre à cela, mais je ne doute pas qu’il est le meilleur client du site. Je sais également tout de ses relations sociales (un coup de téléphone par mois à une vieille tante, en Alsace)  et ses habitudes en août (un mois en pension complète dans un hôtel de Bangkok… je préfère ne pas imaginer à quoi il le consacre…).

Et pour le reste, à vrai dire, j’ai vite cessé de chercher à en savoir plus, tant sa vie manque de rebondissements et de surprises. Et surtout, plus je fouillais dans la vacuité de l’existence du gros Louis, plus c’est la mienne qui m’apparaissait en reflet. Parce que franchement, de mon côté ça n’a rien de folichon non plus. Ça fait 8 mois que je vis à Paris, et je n’y ai toujours aucun ami. Je suis pourtant quelqu’un de sociable, et vais facilement vers les autres… mais dans cette ville il semblerait que je sois devenu invisible. Personne ne cherche à faire connaissance, et on ne croise dans les rues que des zombis courant pour aller au travail ou rentrer chez eux. Du coup, les seules personnes auxquelles je parle régulièrement sont le gros Louis et son chat Nestor, et aussi le patron du café du coin, assez généreux en commérages. Je passe mes soirées au cinéma, seul, et si je n’avais en moi ce rêve de devenir détective, je serais retourné dans mon sud-ouest natal depuis bien longtemps. Mon temps libre, le week-end, je le passe à suivre des inconnus dans la rue, afin de m’entraîner à mener des filatures. Mais rien d’extraordinaire ne m’arrive jamais. Il semble qu’ici les individus aient des vies mornes et sans histoires. Pour le dire sincèrement, je m’ennuie et ma vie est aussi insipide que celle de mon patron.

En remontant au bureau avec le champagne, je constate que le gros Louis est resté dans la même position, avec l’index levé à 5 centimètres à peine de la souris, prêt à déclencher notre grande campagne de publicité. Je le regarde en souriant, l’air de rien je suis ému moi aussi. Et soudain, d’un coup magistral, mon gros chef valide la commande. C’est parti. Il se lève en rayonnant, ouvre le champagne et remplit nos deux flutes avant de trinquer avec moi. Puis, après avoir dégusté la première gorgée il improvise un petit discours, comme si nous étions au conseil d’administration d’une multinationale : « Mon cher Lucas, je suis heureux de partager avec toi ce moment décisif dans l’histoire de l’agence. Aujourd’hui, nous entrons de plein pied dans le 21ème siècle. Sache que toujours je te serai reconnaissant pour le magnifique travail que tu as effectué jusque-là. Sans toi, rien de tout cela n’aurait été possible. Je compte non seulement t’inviter au restaurant ce soir, mais aussi t’offrir à la fin de mois une prime conséquente pour récompenser tes efforts. Je te considère plus que comme un employé. Tu es mon vrai confrère désormais. Gallier et son premier confrère… 64 dents à nous deux ! »

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