couverture composite recadrée

Découvrez les deux premiers chapitres de "T'AIMER ! mon impossible rêve"

Combien de tonnes pèse un avion ?

Pendant des mois et des mois, je me suis réveillé chaque nuit au milieu d’un cauchemar. Toujours le même. Au bout d’un an, la fréquence de ses apparitions a commencé à baisser, de manière progressive, puis il a cessé de me tourmenter. Mais de temps à autre, comme aujourd’hui, il vient encore me rendre une petite visite pour se rappeler à moi. Les bons jours, je parviens à retenir mes cris. Et les autres, si j’ai le malheur – ou le bonheur c’est selon – de ne pas être seul, mon voisin de couche en fait les frais et se met à hurler à son tour. Ce qui est troublant, c’est qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’un mauvais rêve, mais plutôt d’un souvenir qui ne cesse de me hanter. Je suis replongé dans cette nuit passée à l’aéroport de Bogotá, il y a tout juste 20 mois. À chaque fois, je suis d’abord assailli par une multitude de détails, d’abord anecdotiques mais qui finissent par saturer mon esprit : l’odeur de nourriture industrielle, de café réchauffé, de poussière et de produits d’entretien… L’éclairage verdâtre des néons, le clignotement exaspérant de certains, et toutes ces zones plongées dans une semi-obscurité où semblent errer les spectres des voyageurs qui ne sont jamais rentrés chez eux. Le son doux des voiturettes électriques, et leur ballet rapide dans les immenses allées désertes. Tous ces petits bruits insignifiants, parfois très lointains, qui se mêlent dans le chaos et se réverbèrent : les distributeurs de confiseries, le choc sec des talons sur le sol, le crissement désagréable des semelles de caoutchouc, les sifflements du personnel de ménage, les annonces vocales, le bourdonnement des vieux écrans disposés un peu partout. Puis c’est la sensation de froid qui me revient. Il m’avait envahi après toutes ces heures d’inaction, sur ce banc où je cherchais en vain le sommeil. Il n’était pas provoqué par la température ambiante, assez tempérée, mais plutôt la conséquence de la brume épaisse qui s’était emparée de mon cerveau, avant de prendre possession de tout mon être. Mes doigts étaient serrés, mon cou rigide, ma salive ne parvenait pas à descendre dans ma gorge. Je ne pensais à rien. Je me maintenais dans un état d’hébétude qui m’avait transformé en un pantin abandonné à son sort et oublié de tous, y compris de lui-même.

Dans ce cauchemar je passe directement de cette nuit interminable sur le banc de l’aéroport – je n’avais pas les moyens de me payer un hôtel en ville – au terminal dans lequel on se trouve propulsé après l’enregistrement des bagages et le contrôle de sécurité. Après un couloir sombre, la lumière devient de plus en plus présente, grâce à cette immense façade de verre donnant sur les pistes. C’est encore l’aube, et le ciel est rouge et changeant. Dehors, le goudron est détrempé, suite à une grosse averse qui vient tout juste de s’arrêter. Devant moi s’étendent des milliers de fauteuils, bien alignés les uns avec les autres et vides pour la plupart. Les voyageurs arrivent peu à peu, et leurs conversations sont lentes et basses. Aucun ne semble s’être tout à fait réveillé. En prenant garde de ne pas le montrer, je dresse l’oreille et tente de repérer les accents. Je n’ai jamais été expert, mais je parviens à identifier sans difficulté celui de Bogotá, de Medellin ou de l’Eje cafetero. Et aussi bien sûr les Anglais – ou Américains –, les Allemands, et les Français. Mais si je les guette ainsi, c’est surtout parce que je redoute d’être soudain confronté à celui de ma propre région. Pour rien au monde je ne voudrais que cela arrive. Je craindrais trop d’être reconnu et que la nouvelle de ma fugue parvienne jusqu’à mon village.

Un peu hésitant, mais profitant des nombreuses heures qui me restent avant d’embarquer, je m’approche à pas comptés des baies vitrées. J’avance en fléchissant les jambes, tout intimidé. D’ailleurs, je n’ose pas me tenir trop proche d’elles, et garde une distance de sécurité d’un mètre. Ai-je peur de passer au travers des vitres et tomber ? Moi d’habitude excentrique et fougueux, me voilà devenu un petit enfant craintif. Il faut dire que c’est à partir de l’interminable mer de béton qui me fait face qu’on décolle vers le monde entier ! Cela m’intimide.

Depuis toujours on m’avait raconté qu’à Bogotá on passe de l’hiver à l’été en quelques minutes à peine, et vice-versa. Ça faisait partie de toutes ces anecdotes qui circulaient autour de la capitale, avec le trafic chaotique dans les rues, les milliers de vendeurs à la sauvette, les voleurs aux aguets dans le Transmilenio (le service de bus rapides), la relève de la garde présidentielle, et la sensation que tout va cinquante fois plus vite qu’au village. Avec fascination, je découvre qu’en ce qui concerne le climat, en tous cas, on ne m’avait pas menti : après le déluge glacial qui s’est abattu auparavant, un soleil rayonnant et chaud est sorti d’un coup et affole les thermomètres. Déjà, mon pull est de trop, et je sens mon jean se coller contre mes cuisses. Toutefois, comme je le comprends sans tarder, c’est surtout le stress qui génère ces changements abrupts en moi. Après m’avoir obligé toute la nuit à grelotter, il me pousse maintenant à suer en excès. Mon thermostat corporel ne se régule plus. Cela m’aide à deviner que sous mon calme apparent se cache un certain ébranlement vis-à-vis du futur qui m’attend. Dans quoi est-ce que je m’embarque ? Ai-je perdu la raison ? Ne serait-il pas préférable de revenir en arrière ?

Soudain, alors que mes yeux sont perdus au loin dans mes réflexions, j’entends un bruit sourd et lointain, mais qui s’approche. Et bientôt, à une centaine de mètres de distance, je vois un avion rouler lentement, effectuer quelques virages doux, puis se positionner à l’arrêt sur la piste. Il est gigantesque ! À aucun moment, dans mes dix-neuf années de vie, je n’ai pu en voir un d’aussi près, c’est-à-dire ailleurs qu’à plusieurs kilomètres au-dessus de moi, dans le ciel. Celui-ci est bien plus imposant que ce que j’avais toujours imaginé, et son moteur vrombit à un volume assourdissant. Son immobilité, étrangement, me fait penser à celle du taureau qui défie du regard le matador en tapant du sabot sur le sable, avant de s’élancer vers lui la tête en avant. C’est à ce moment-là que je réalise la dimension concrète du projet dans lequel je me suis lancé. À la vue de ce colossal tas de tôle, à la fois si massif et si fragile, tout devient implacable : à un moment quelconque de la matinée, je vais me trouver dans la situation des passagers là-bas. Assis sur un siège, impuissant, il me faudra attendre que l’appareil prenne son envol, et prier pour qu’il y parvienne. Serai-je capable d’endurer la panique qui m’envahira ? C’est peu probable.

L’engin reste immobile plus de trois ou quatre minutes, et j’imagine qu’il s’agit d’un répit offert aux voyageurs pour en descendre, si jamais ils se repentent d’y être monté. Dans un tel cas de figure, je ne donne pas cher de ma peau. Rien qu’à l’observation de cette scène, pourtant banale dans un aéroport, mon corps est passé à nouveau, et en un instant, d’une immense chaleur à un froid terrible. Mes genoux tremblent et mes dents s’entrechoquent. Je n’ai plus du tout envie de m’envoler ! Si on me donnait la possibilité de revenir en arrière, à un moment si crucial, je n’hésiterais pas longtemps… Mais d’un coup un mouvement brusque a lieu. Les roues se débloquent en sursaut, et l’avion reprend son avancée. Désormais il va en ligne droite et, sans que je m’y attende, il se met à accélérer à une vitesse prodigieuse. C’est effarant de le voir aller si vite, comme s’il était absolument convaincu de parvenir à prendre son envol en bout de course. Et en effet, après un long moment le haut de la cabine finit par se soulever, quoique avec de grandes difficultés, puis l’ensemble du fuselage. En quelques secondes à peine c’est tout l’Airbus, ou Boeing, qui se retrouve dans le ciel. Et là, un questionnement insupportable s’empare de ma poitrine : si grand et si lourd, comment est-il pensable qu’il soit capable de traverser l’Atlantique sans tomber dans le vide à aucun moment ? Parce que, tout de même, combien de tonnes pèse un avion ?

C’est systématiquement à ce moment-là que je me réveille en sursaut dans mon cauchemar. Lorsque je prends conscience du risque qu’implique mon voyage, et que pour ne pas céder sous mon propre poids je cherche un fauteuil sur lequel m’effondrer. Mais mon souvenir, lui, ne se termine pas là. Je me rappelle être resté longtemps en état de choc, affalé sur mon siège avec les jambes étendues de tout leur long devant moi. J’ai descendu une bouteille d’eau en quelques secondes à peine, et ai commencé à me demander si j’étais vraiment capable de me lancer dans les airs. Douze heures de vol, en pleine crise de panique, cela dépassait peut-être ce que j’étais en mesure d’éprouver.

Comme pour continuer de me mettre à l’épreuve, c’est ensuite à un atterrissage que j’ai assisté, toujours avec la même frayeur. Jusqu’au dernier moment, j’ai eu l’impression que les roues de l’appareil allaient prendre feu lorsqu’elles toucheraient le sol, ou bien que l’immense carcasse entrerait dans un tourné boulé dantesque, dont personne ne sortirait vivant. Tout s’est bien passé, finalement, mais il me semblait que cela relevait du miracle. Et j’ai compris en un instant qu’il m’était devenu impensable de mener mon projet à son terme. Mon angoisse était trop grande pour me permettre de monter à bord du moindre engin volant. C’était idiot, je n’avais aucun doute là-dessus, mais je ne disposais d’aucun contrôle sur cette phobie que je venais de me découvrir : j’étais inapte aux voyages aériens ! Sans réfléchir davantage je me suis levé, décidé à faire demi-tour. Un peu perdu dans l’immensité du terminal, je me suis mis à chercher des panneaux indiquant la sortie.

Je n’ai jamais compris pourquoi c’est à ce moment précis, comme par réflexe, que j’ai voulu appeler ma famille. Il me restait un tout petit peu de crédit sur mon téléphone, et contre toute attente je l’ai utilisé. Les miens ignoraient tout de ce que j’étais en train de vivre. J’étais parti la veille au matin en prétendant aller à Bogotá pour participer à un entretien d’embauche. Mon père avait trouvé ridicule d’effectuer dix heures de bus pour cela, alors qu’il eut été plus simple de chercher du travail dans une grande ville plus proche, mais je lui avais tenu tête en annonçant que ma décision était irrévocable. Toutefois, je n’avais été capable de dire à personne, ni même à mes amis, que c’est en Europe que j’avais résolu de me rendre, et que j’avais mon billet d’avion en poche depuis plusieurs mois déjà. J’avais trop peur qu’on m’en empêche.

Par chance, c’est sur ma mère que je suis tombé. Mon père était déjà parti aux champs tandis que mes frères dormaient encore. Je l’imagine sans peine, à ce moment précis, assise à la table de la cuisine, qui est aussi celle de la salle à manger et de la pièce à vivre. Chez nous, tout est si petit que ces espaces sont réunis en un seul. Elle tient son verre de café bien chaud dans ses mains, comme d’habitude, le regard perdu vers la fenêtre. Elle entend l’appel et prend le temps de reposer avec soin sa boisson sur la nappe en nylon. Puis elle se lève et décroche. Elle n’est pas surprise de m’entendre au bout du fil, sans doute elle attendait mes nouvelles. Mais moi, sans réfléchir, je me déleste en un instant de tous les poids que j’ai portés jusque-là. J’avoue tout : que j’ai réservé mon vol depuis longtemps, que mon intention est de m’installer en Espagne, et que je ne sais pas si je reviendrai un jour parmi eux. Puis, sans lui laisser le temps de respirer je contrebraque et lui annonce le retournement de situation : ma découverte de ma phobie de l’avion, et ma décision de renoncer à mon périple. Essoufflé, je la préviens que je prendrai le premier bus et arriverai au village dans la nuit.

Je n’ai jamais su si mon impression avait été juste ou pas, et à aucun moment depuis je n’ai osé le lui demander, mais je crois ma mère savait déjà tout. Au bout du fil, je ne l’ai pas sentie étonnée, mais à peine contrariée. Avait-elle découvert auparavant mes billets pour Barcelone, pourtant bien cachés ? C’est probable. Dans tous les cas, c’est une voix claire et sûre d’elle-même que j’entends encore résonner, après un long silence : « Je crois que tu as tort, Rafa. Depuis combien de temps économises-tu pour te payer ce voyage ? Là où tu travailles, tu es payé au lance-pierre. Il t’a fallu au moins deux ou trois ans, j’imagine, pour amasser une somme pareille. Et tu es prêt à tout abandonner simplement parce que tu as peur de monter dans l’avion ? Ne sois pas ridicule. Depuis que tu es petit tu rêves de l’Europe. Tu écoutes la musique de là-bas, tu regardes leurs films, tous ces reportages, et tu en parles avec les yeux qui brillent… Ne renonce pas, vole ! Et quand tu seras là-haut, au-dessus des nuages, fais une prière pour nous, car tu seras plus proche de Dieu. Peut-être tes mots lui parviendront plus facilement que les miens, il y a aura moins d’interférences. Là-bas en Espagne, ne nous oublie pas et donne-moi souvent des nouvelles. Mais vis ta vie. Nous le savons bien, toi et moi, qu’ici tu ne t’épanouiras jamais. C’est là-bas que tu pourras enfin être toi-même. Cesse tes enfantillages et monte dans cet appareil. Et ensuite n’attends pas que je sois morte pour venir me rendre visite. Sois heureux, mon fils, et je le serai moi aussi. »

J’ai peu de souvenirs du vol, mais je sais que j’en ai passé une bonne partie à tenter d’analyser notre conversation. Une phrase, surtout, avait retenu mon attention : « C’est là-bas que tu pourras enfin être toi-même. » Aucun doute n’était possible, c’est à mon homosexualité qu’elle faisait référence. Elle avait donc compris… Plus j’y réfléchissais, et plus il me semblait qu’elle l’avait toujours su, même si nous n’en avions jamais parlé. Une infinité de petits détails me sont revenus en mémoire et ont pris sens : son obsession pour m’apprendre à cuisiner et coudre, ses clins d’œil à mon égard au milieu des scènes romantiques des telenovelas, sa fougue pour défendre mon droit à être différent lorsque mon père et mes frères me reprochaient mon manque de virilité, sa manière de me cacher les yeux dès qu’un animal était en sang dans la ferme. Je me suis soudain senti le plus stupide des fils. Comment avais-je pu ignorer qu’elle avait tout deviné de moi, peut-être même depuis le berceau ? Et pourquoi n’avais-je pas eu le courage de lui parler de mes penchants, alors qu’elle était prête à m’écouter ? Sans doute notre silence à tous les deux avait été le fruit du même calcul. En ne nommant rien, nous avions évité les problèmes qui auraient été inévitables avec le reste de la famille, qui plus est dans un village machiste comme le nôtre. Et si ma mère avait rêvé en secret que je choisisse de rejoindre l’Europe ? Et si c’était elle, même, qui m’avait mis cet objectif en tête, pour m’offrir une porte de secours ? M’éloigner pour m’éviter d’être jugé, rejeté, humilié… Est-ce que j’oserai un jour, enfin, l’interroger à ce propos ?

Mais mon expérience de l’avion ne peut pas se résumer à ces questionnements et à la panique qui m’avait envahi avant d’y monter. C’est aussi le lieu dans lequel j’ai commencé à entrer en Europe, par le biais d’un de ses plus grands pièges : le vin ! Dans mon trou paumé, on ne trouvait que de la bière et de l’aguardiente. Et là, soudain, c’est ce fameux élixir qu’on m’a proposé pour accompagner le repas. Je me souviens encore des yeux émus de l’hôtesse, lorsqu’elle a découvert ma surprise et mon enthousiasme naïf au moment où elle m’a donné le choix entre les autres boissons et celle-ci. Sous bien des aspects, quand j’y pense, j’étais encore un enfant lorsque j’ai entrepris ce voyage. 19 ans à peine, passés en intégralité dans un lieu éloigné de la modernité et de toute urbanité. Si je n’avais pas eu internet sur mon téléphone, je n’aurais même jamais imaginé tout ce qui m’attendait à dix mille kilomètres de là… Et me voilà donc, remplissant mon verre en plastique et m’apprêtant à découvrir cette liqueur que j’avais tant fantasmée, moi qui pourtant n’aimais pas beaucoup l’alcool – que j’ai changé ! La première gorgée me paraît âcre, et j’hésite à demander plutôt un Coca. Mais je trempe une seconde fois les lèvres dans le liquide rouge, et là tout change ! Je me mets à adorer cette nouvelle saveur. Imprudent, je bois trop vite et redemande bientôt une nouvelle petite bouteille. Avant de l’ouvrir, je la regarde avec fascination et éclate de rire, au mépris de ce que les autres passagers pourront penser de moi. Et je bois, en me sentant le roi du monde. Cette fiole constitue ma porte d’entrée en Europe. La première de toutes les nouvelles expériences à venir. Bientôt, je suis légèrement ivre et la peur panique qui m’accompagnait depuis l’aube m’abandonne enfin, de même que mes réflexions et mes doutes. Je me laisse porter, et une euphorie grandissante s’empare de moi : me voilà lancé dans ma nouvelle vie, celle-là même dont j’ai toujours rêvé ! Moi, Rafa, je suis sur le point de débarquer sur mon futur continent !

Le pain de chaque jour

Je connais trop bien ce genre de situation pour ne pas savoir à l’avance comment elle prendra fin. Et pourtant, je n’ai d’autre choix que de tenter d’y croire et offrir le meilleur de moi-même. Comme tant de fois auparavant, donc, me voilà le temps d’un essai tentant de mettre en avant ma vocation d’employé modèle. J’accours vers les clients dès qu’ils s’assoient, leur présente un sourire radieux, entame avec eux un jeu de séduction aussi innocent qu’habile. Les vieilles femmes sont flattées, et les hommes me laissent des pourboires généreux. Mes manières leur plaisent. Mes allers et retours, mon plateau en main, donnent lieu à une chorégraphie dont tous semblent se délecter. Le patron, derrière son comptoir, perd petit à petit son air bourru et sa méfiance pour se trouver attendri à son tour. Il devine qu’avec moi au service il lui sera plus facile de fidéliser les gens du quartier. Il commence à gamberger. S’ils n’étaient pas si nombreux à chercher un travail, il m’aurait déjà engagé. Mais les mains disponibles ne manquent pas, et me prendre dans son équipe constitue un risque trop grand. Nous le savons tous les deux. Alors il hésite, et moi je tente le tout pour le tout.

Je passe l’épreuve du déjeuner sans anicroche. Je ne commets qu’une seule erreur en intervertissant les plats de deux habitués, mais elle se résout vite et avec des rires complices. Pour le reste, ni retard ni oubli. Le pain et les couverts sont posés sur la table avant la nourriture, puis le tout est desservi à peine les assiettes vidées. J’ai pu avec élégance et sans que ça se voit pousser à la consommation, et de l’aveu de mon possible employeur le montant moyen des additions s’en est trouvé augmenté. Maintenant à l’heure du café, je suis capable d’être rapide et efficace. Je sais qu’il ne faut pas traîner, afin que chacun puisse rejoindre son bureau à l’heure. Deux ou trois types se félicitent à voix haute de mon efficacité, et j’espère que cela tombera entre de bonnes oreilles. Le local se vide en grande partie, et j’entreprends sans attendre qu’on me le demande de passer le balai, puis la serpillière. Les tables sont impeccables, les chaises bien alignées, et je n’ai aucun doute sur le fait que ce petit bar de quartier n’a jamais été présentable à ce point.

Une fois tout nettoyé, je décide de ne pas jouer le travailleur trop zélé. Je dois me montrer au naturel, et ne pas surinvestir le rôle de l’employé idéal si je veux rester crédible. Aussi, sans m’asseoir pour autant, je m’installe à un coin du comptoir et feuillette le journal. J’en profite pour échanger quelques impressions sur l’endroit avec le chef, qui n’est pas très bavard mais semble m’apprécier. Moi, en tous cas, j’aime ce bar. Le quartier est éloigné du centre, mais la population y est plus tranquille et sympathique. Ce sont principalement des personnes âgées, qui cherchent une conversation agréable plus que des prestations parfaites. Tout le monde se connaît, ou presque, et on saura m’accepter si je présente en toutes circonstances une oreille attentive et des gestes affectueux. Ça me rappelle un peu la Colombie, où le côté humain est plus important que le reste, et où le meilleur argument commercial d’un restaurant est en toutes circonstances le fameux « Servi avec amour ». Je me verrais bien ici. Un travail simple, peu rémunéré mais dans une atmosphère où je me sentirais vite à l’aise. Et puis surtout, avec enfin la possibilité de gagner dignement ma vie…

Je devine à la nervosité qui apparaît sur son visage que le patron va bientôt rendre son verdict. Ça ne manque pas. D’un petit geste de tête il me fait signe de le suivre en cuisine, et je ne crois pas qu’il ait de bonnes nouvelles à m’annoncer. Sinon, il ne se serait pas gêné pour me parler en présence du seul client qui reste. C’est un chic type, cependant, et il me revient bien. Son regard est doux, et il me pose sa main sur l’épaule comme si j’étais son fils : « Tu me mets dans l’embarras, Rafa. Il est évident que tu es parfait pour le poste. En quelques heures tu as conquis tout le monde, et il ne te faudrait pas plus d’une semaine pour devenir la coqueluche du quartier. Si je t’engage, dès le lendemain on aura des petites mamies qui t’apporteront des parts de gâteau maison, tu peux me croire. Et quand elles recevront la visite de leurs enfants, elles les amèneront pour te les présenter. C’est un quartier très familial ici, et on sent que tu as ça dans le sang. Je n’aurais pas dû te mettre à l’essai. Sur le coup, tu m’es bien revenu et je n’ai pas eu le cœur de te rembarrer d’emblée. Mais il est évident que je ne peux pas t’engager. Sans papiers, c’est trop risqué. Il y a pas mal de contrôles d’inspecteurs du travail dans Barcelone, en ce moment. Ça va par périodes, et pendant plusieurs années on était peu surveillés. Le travail au noir était envisageable. Mais là, ce n’est pas possible. En plus, il ne s’agirait pas seulement d’un emploi non déclaré, mais aussi de l’embauche d’un migrant illégal. C’est un double délit et ça me coûterait très cher. J’adorerais travailler avec toi, mais c’est impossible. Le jour où tu obtiens une carte de séjour, en revanche, viens me voir et si j’ai besoin de quelqu’un je te prendrai dans mon équipe. Tu pourras compter sur moi. »

Comme chaque fois que cette situation se produit avec un éventuel employeur, je tente de lui expliquer que s’il m’offre une promesse d’embauche formelle, alors cela pourrait me permettre, aux yeux de la loi espagnole, de demander une régularisation pour motif professionnel. Mais il sait aussi bien que moi que cela est impossible, et me l’explique avec gentillesse. Dans les périodes où la main d’œuvre manque, il s’agit en effet d’un moyen aisé d’obtenir des papiers. Lui-même, me dit-il, y a eu recours à plusieurs reprises, pour d’autres garçons latinos. On commence à travailler dès le premier jour, et pendant ce temps les étapes bureaucratiques s’enchaînent les unes après les autres, sans accroc. Une fois qu’elles sont parvenues à leur aboutissement, cet emploi nous permet d’obtenir une carte de séjour. Mais lorsque le chômage est élevé, comme en ce moment, seules sont prises en compte les offres concernant des postes pour lesquels il est difficile de trouver des Espagnols qualifiés. Or, pour un métier de simple serveur, les travailleurs sans emploi ne manquent pas. Ce n’est pas la peine d’y songer.

Tout cela, je le savais déjà, mais il me reste une autre carte à jouer : lui proposer de me faire travailler sans contrat, dans l’illégalité. Son précédent discours m’a prévenu de l’échec à venir, cependant je décide de tenter ma chance. Je n’ai rien à perdre. Il me regarde, navré, et me pose une nouvelle fois la main sur l’épaule, en m’affirmant que ce serait trop risqué pour lui et pour moi. Puis, avec un sourire gêné, il me tend un billet de cinquante euros pour rétribuer l’essai que je viens d’effectuer. J’apprécie le geste, car la plupart de ceux qui m’ont proposé quelques heures ou une journée de test n’ont jamais eu cette initiative. Ils se sont contentés de m’observer m’échiner et de m’annoncer au moment de me congédier qu’ils m’appelleraient. L’homme, décidément plus généreux que les autres, m’indique maintenant de prendre place à une table et va réchauffer un plat pour que je puisse manger. Puis, toujours aussi sympathique, il s’assied en face de moi et entame la conversation. Il veut savoir d’où je viens, pourquoi j’ai décidé de vivre ici, comment je m’en sors au quotidien…

Je ne suis pas du genre à jouer les martyres. Aujourd’hui, toutefois, j’ai le moral en dessous de zéro et je devine très vite que je ne parviendrai pas à garder l’apparence de celui qui maîtrise et ne se préoccupe pas pour ce qui l’attend. J’aurais tellement aimé travailler dans ce bar de quartier et y ai pris par avance tant de plaisir que la déception, cette fois-ci, m’a laissé sans force. J’essaye de tout raconter avec des mots d’esprits et un air espiègle, mais je sens très bien que ça ne prend pas. L’homme me regarde avec gravité, et ne cherche pas à cacher la peine que lui inspire ma condition. Quand il apprend que cela fait plus d’un an et demi que je vis ici et tente de m’en sortir, il a du mal à avaler sa salive, et moi aussi. En général je suis optimiste et positif, mais parfois il m’arrive, comme à ce moment précis, de me demander comment je parviens à tenir depuis si longtemps sans céder à la tentation de baisser les bras. Je m’interroge, cependant : est-ce que vraiment je tiens le coup, ou alors tout en refusant de le voir je m’enfonce chaque jour davantage dans un abyme profond ?

Je tente de rassurer mon interlocuteur en lui apprenant que la question du logement, au moins, n’est pas un problème puisque je suis hébergé par un ami depuis maintenant plusieurs mois. Cependant, je lui évite le récit de la part sombre de mon quotidien. Lorsqu’il me demande comment je parviens à gagner ma vie, je lui assure avec un sourire que je me débrouille et ne suis pas dans la misère. Mais s’il savait à quelles extrémités j’en suis réduit pour y parvenir, alors notre conversation prendrait fin d’un coup, j’en suis sûr. Il finit par me demander pourquoi je ne rentre pas en Colombie, et je lui sers la réponse qui est devenu mon leitmotiv depuis mon arrivée à Barcelone : « Parce qu’ici, je peux enfin être moi-même. » Il acquiesce sans un mot et baisse la tête avec tristesse. Je refuse de chercher à savoir si c’est ma situation personnelle qui l’accable, ou bien le sort que l’Europe réserve aux gens comme moi, auxquels elle ne donne aucune chance de s’installer. J’aimerais avoir cette conversation avec lui, mais ce n’est pas possible. Car je sens ma poitrine se serrer, et je veux éviter de donner ma détresse en spectacle. Alors je me lève de table, le remercie pour sa patience, et accepte avec émotion l’étreinte qu’il m’offre avant de me souhaiter bonne chance et de m’assurer qu’il y a aura toujours un plat chaud pour moi ici, lorsque je serai de passage dans le quartier. Je pars presque en courant, tant ma gorge est nouée.

Tout à côté, heureusement, il y a un grand parc que je connais bien. Il s’agit d’une petite forêt, sur les hauteurs de la ville, qui offre une vue assez extraordinaire. J’y suis souvent venu pour prendre le soleil et échauder des rêves d’une vie meilleure. Pour l’atteindre il me faut monter des rues pentues, puis bientôt c’est sur des sentiers que j’avance, et autour de moi on entend les cigales et les perruches s’en donner à cœur joie. Nous sommes en septembre et c’est encore l’été, un peu moins asphyxiant toutefois qu’en plein mois d’août. Alors qu’en Colombie je tentais de maintenir ma peau vierge de tout bronzage, ici je choisis au contraire d’éviter l’ombre. Sans être mate à la base, ma peau de latino brunit très vite lorsqu’elle est exposée. Et cela plaît à beaucoup d’hommes, en Europe. Alors j’aurais tort de ne pas en profiter… Cette année je suis plus doré que jamais, et jamais on ne s’est autant retourné sur moi dans la rue.

Je parviens bientôt à un promontoire auquel je suis habitué, et m’y assieds. Devant moi c’est l’ensemble de Barcelone qui apparaît, plus dense et bétonnée que jamais. Mais au-delà il y a la mer, immense et brillante, et sur la droite l’immense parc de Montjuic. Dans le ciel, les avions maintiennent leurs allers et retours incessants, et je ne peux m’empêcher de repenser à celui dans lequel je m’étais embarqué, il y a déjà vingt mois. Tout est passé depuis à une vitesse incroyable, et pourtant j’ai l’impression de vivre ici depuis toujours. J’ai perdu entre-temps une bonne part de mon accent, ce n’est pas très embêtant, mais surtout ma naïveté et mon insouciance, ce qui est bien plus préoccupant. J’étais arrivé comme un petit enfant avide de tout connaître, et aujourd’hui il m’arrive de m’en vouloir de m’être ainsi jeté dans la gueule du loup. J’aimerais tant être encore capable de croire au meilleur et d’ignorer le pire.

En contrebas, à deux cents mètres environ, je reconnais la terrasse d’un homme chez lequel je suis allé à au moins cinq ou six reprises. Il m’est désagréable, et pourtant j’y retourne dès qu’il m’appelle. Quelle vie étrange que la mienne ! Mon corps passe par tant de bras qu’il oublie dans les derniers qui s’offrent à lui tous ceux qu’il aurait mieux valu éviter. Mais ai-je vraiment le choix ? Dans cette lutte sans fin pour survivre, je ne me sens même plus le droit de choisir avec qui m’abandonner ou pas. Toutefois, à bien y réfléchir, je le pourrais. J’étais arrivé ici avide d’amour et d’émotions partagées, et me voilà prisonnier des plaisirs vite consommés. Si j’avais su ce qui m’attendait, est-ce que j’aurais débarqué ? Oui, mille fois oui. Et c’est cela qui m’effraie. Malgré la descente aux enfers à laquelle je semble voué, pour rien au monde je ne reviendrais en arrière…

J’arrive sur le Port Olympique à 22 heures, quelque temps avant que l’activité démarre vraiment. La plupart des habitués ne sont pas encore présents, et je vais saluer Nancy, qui est toujours la première à prendre son poste. Comme toute travestie qui se respecte, elle me salue en hurlant mon nom, puis prend soin de simuler un baiser sur la bouche, en posant la sienne à quelques millimètres de la mienne mais sans l’y apposer, afin de garder intact son rouge à lèvres brillant. Puis elle prouve à quel point elle est peu observatrice – ou bien hypocrite – en s’extasiant devant ma « bonne mine ». Elle me demande avec malice si c’est un joli garçon qui m’a donné un regard « si épanoui », puis finit par mieux ouvrir les yeux et comprendre que je n’ai pas la grande forme, ou pas la force de faire semblant.

— Ben alors, mon joli Rafa, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu peux me le dire, on ne doit garder aucun secret avec sa grande sœur. Un chagrin d’amour ?

— L’amour… Si au moins j’avais ça pour me changer les idées…

— Le fric ?

— Mouais. Non, pas tant que ça…

— Je sais, les papiers… Il faut qu’on trouve un mec gentil qui accepte de te rendre un gros service et se marie avec toi. T’as pas un bon pote qui pourrait faire ça ? Ça simplifierait tout. Ton ami qui vient souvent te voir, et chez qui tu vis ?

— Fran ? Non, c’est pas possible. Si on se mariait, cela provoquerait la publication des bans dans son village, et ça c’est hors de question. Personne dans sa famille ne sait qu’il est homo.

— Ah oui, et on peut dire qu’il se camoufle à merveille. Même moi qui les flaire à des kilomètres, il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre qu’il n’était pas aussi hétéro qu’on pourrait le croire. Il doit bien y avoir quelqu’un d’autre qui ferait ça pour toi…

— C’est devenu très compliqué. Maintenant ils contrôlent les couples qui entament les démarches de mariage. Tu connais Edu, qui venait bosser pour le Shoko de temps en temps ? Il s’est fait expulser la semaine dernière. Il avait présenté un dossier en béton avec son meilleur ami. Ils avaient des photos de leurs vacances ensemble, des témoignages attestant qu’ils étaient de vrais amoureux, etc. Mais les flics ont débarqué chez lui un matin, pour un contrôle. D’une, ils l’ont surpris avec un autre mec, et deux en fouillant un peu partout ils ont constaté qu’il n’y avait aucune trace indiquant que son futur époux vivait là avec lui. Ils lui ont laissé dix minutes pour faire ses valises et l’ont embarqué. Trois jours plus tard, ils l’ont mis dans un avion pour le Venezuela.

— Si vite ? Mais il y a des recours !

— Ils lui ont dit que s’il n’acceptait pas de repartir tout de suite, ils ouvraient une enquête et son pote pourrait se retrouver en prison pour tentative de mariage blanc.

— Les bâtards ! C’était plus facile à l’époque où je suis arrivée. J’ai sucé les bites qu’il fallait, et on me les a donnés en un temps record, mes papiers. Maintenant, c’est devenu l’enfer. Franchement, ils devraient se mettre à genoux pour supplier les beaux gosses dans ton genre d’accepter de rester dans leur pays de merde. Un peu de beauté et de charme, ça ne leur ferait pas de mal. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent… Qu’ils aillent se faire foutre !

Excentrique comme à son habitude, Nancy ne s’arrête pas là et hurle plusieurs fois son insulte, y compris à des pauvres types qui ont le malheur de la regarder en passant à sa hauteur. Au moins, elle parvient à me faire rire et me changer les idées. Mais très vite je dois la laisser, car un de ses clients habituels arrive et lui fait signe de le rejoindre à l’hôtel. Je me retiens pour ne pas m’esclaffer, car dans nos longues heures d’attente nocturne elle m’a déjà raconté les fantasmes particuliers de cet homme respectable. Ce qui les rend savoureux n’est pas le fait qu’il aime se faire pénétrer par une travestie dotée d’implants mammaires impressionnants mais aussi d’attributs masculins non négligeables – cela est bien plus courant qu’on ne le croit – mais plutôt qu’au moment de passer à l’action il l’oblige à entrer dans un jeu de rôle dans lequel elle est une bonne sœur, et lui un enfant de chœur… Je le regarde donc marcher, avec mon amie quelques mètres derrière lui, en savourant de connaître le contenu de sa sacoche, que personne ne pourrait soupçonner : des habits cléricaux, quelques hosties, et un petit goupillon que bientôt Cindy devra lui introduire en guise de préliminaire…

Seul désormais, même s’il est encore tôt, je commence à travailler. Je sors de mon sac à dos une bonne liasse de flyers et entame la conversation avec tous les touristes qui passent. Lorsque j’arrive à capter leur attention, je leur explique les bienfaits de la discothèque que je représente et tente de les convaincre qu’il s’agit de l’endroit dans lequel les fêtes sont les plus folles et les filles les plus belles. Lorsque je les sens intéressés, je leur glisse dans les mains une invitation, sur laquelle j’inscris mon nom afin de toucher ma commission. Et je les enjoins à ne surtout pas négliger cette opportunité d’aller y boire un chupito gratuit à ma santé. La part que je touche sur chaque entrée est assez modique, mais il s’agit d’un des seuls emplois qu’on puisse exercer au noir sans grande difficulté. Tout le monde est de mèche, ici dans la zone de sorties nocturnes du Port Olympique, et les flics reçoivent tant d’avantages en nature qu’ils laissent tous les trafics s’exercer à la vue de tous : prostitution, vente ambulante de boissons, de drogue… Même un sans-papier comme moi se sent en parfaite sécurité dans cette zone.

Très vite, les autres habitués arrivent et les discussions s’entremêlent. Nous nous connaissons tous, et l’ambiance est bonne. Qui eut cru lorsque je vivais dans mon minuscule village à l’autre bout du monde que je deviendrais un si grand connaisseur de la vie nocturne barcelonaise ? J’ai beau avoir des gains réduits ici, je ne m’ennuie jamais. Je passe beaucoup de temps avec les travesties, dont j’apprécie plus que tout l’humour corrosif et l’incroyable énergie. Toujours en train d’en faire des tonnes, pour le meilleur comme pour le pire… Combien de fois doit-on s’y prendre à plusieurs pour séparer deux de ces furies se souvenant d’un coup de toute leur virilité passée pour échanger des coups de poings bien sentis ? Avant de les voir se prendre dans les bras et se demander mille fois pardon deux heures plus tard, après que soit parti le client à propos duquel leur brouille avait débuté ? Je n’ai jamais développé d’amitiés fortes dans cet univers – à part peut-être avec Cindy – mais apprécie son atmosphère de compagnonnage. Chacun repart vers d’autres horizons dès que l’heure d’affluence des grandes boites cesse, mais au cours du temps où nous sommes réunis nous nous parlons et nous aidons mutuellement. Et surtout, nous rions beaucoup !

Soudain toutefois, tandis que je tends mes flyers aux passants, le sang cesse brutalement de circuler dans mes veines. À une vingtaine de mètres, arrivant vers moi, je découvre celui qui depuis que je vis à Barcelone agite mon cœur et mes pensées : Hadrian ! Je le reconnais d’emblée à son regard emprunté et à sa tête baissée et sérieuse. Puis à la brosse blonde et désordonnée de ses cheveux blonds, à son pantalon très serré et sa chemise violette ouverte avec décontraction mais élégance sur un tee shirt blanc. Il est avec deux femmes, probablement des amies, et qui sont aussi grandes et belles que lui. Leur groupe approche et je perçois que c’est en allemand qu’ils parlent. Puis soudain il me voit, et j’ai du mal à interpréter s’il est heureux ou pas de cette surprise. En tous cas, il n’hésite pas à venir vers moi et me serre la main, comme à son habitude – il n’a jamais eu le goût des petites bises par lesquelles on se salue entre homos, sans doute du fait de sa culture germanique, plus distante. Il me demande comment je vais et m’annonce qu’il est venu ici pour faire la fête avec sa sœur et l’une de ses amies, en visite à Barcelone. Il me les présente, et nous échangeons quelques mots en anglais. Moi toujours si débrouillard et bavard, je me trouve comme chaque fois à ses côtés maladroit et taiseux. Je ne sais quoi lui dire, et ai peur de l’importuner. Il m’impressionne tant, et inspire en moi des sentiments si puissants ! Heureusement, des touristes alpaguent les deux filles et commencent à discuter avec elles, ce qui nous permet d’échanger quelques mots en espagnol.

Ce qui est troublant, avec Hadrian, c’est qu’il me regarde toujours droit dans les yeux lorsqu’il me parle. Le reste du temps, il a facilement le regard perdu au loin et semble rêveur. Mais quand il s’agit de discuter, il porte toute son attention sur son interlocuteur, et c’en est presque gênant. On a peur de dire une sottise, ou de ne pas être à la hauteur de ses attentes. C’est la grande difficulté à laquelle nous nous heurtons, nous les garçons fantasques et taquins, lorsque nous sommes en présence d’un grand ténébreux, et plus encore si l’immense beauté de ses traits nous subjugue. On se sent petit et misérable. On sait qu’il pourrait mettre qui il le souhaite dans son lit, alors on ne peut s’empêcher de penser qu’on n’a aucune chance avec lui. Du moins, ce sont les idées qui m’assaillent, moi, lorsque nous sommes en tête-à-tête.

Je sais pourtant que je lui plais, puisqu’à plusieurs reprises j’ai eu le privilège de passer la nuit en sa compagnie. Pendant quelques semaines nous nous sommes fréquentés, et je commençais à croire que bientôt nous pourrions enfin former en couple ensemble, ce qui était devenu et reste aujourd’hui encore mon rêve absolu. Mais les nuages sont apparus, et mon prince charmant a choisi de s’éloigner de moi. La dernière fois que nous nous sommes retrouvés, en effet, il m’a proposé de nous asseoir sur un banc, dans la rue, au lieu de m’inviter chez lui. Et ses mots ont sonné comme un adieu définitif. Avec tact, il m’a expliqué pourquoi il ne souhaitait pas continuer à me voir, et je n’ai rien trouvé à y redire. Il avait raison, et je le comprenais parfaitement. Moi-même à sa place, j’en aurais décidé autant… Comme il me l’a avoué, plus nous nous voyions et moins il avait confiance en moi. Il sentait que je lui mentais, ou que je lui cachais des informations importantes sur ma vie… Hélas, il n’y avait rien que je puisse argumenter pour me défendre. Lui expliquer les causes de certains de mes silences, c’était lui révéler des éléments qui l’auraient bien trop effrayé. Il y a des vérités qu’on ne peut dévoiler sous aucun prétexte, même si cela nous conduit à perdre l’homme dont on est follement amoureux.

Ce soir, j’aimerais savoir pourtant si ses dispositions ont évolué à mon sujet. Peut-être avec le temps a-t-il regretté de ne pas m’avoir offert ma chance ? J’en doute, d’autant plus qu’il se contente de propos généraux, et me raconte ses vacances dans sa famille, en Allemagne, et son emploi du temps intense au travail. Il me demande des nouvelles avec gentillesse, et semble se soucier réellement de ma réponse. Cependant, je sais qu’il n’agit pas ainsi par curiosité vis-à-vis de moi, mais plutôt par courtoisie, fidèle à la délicatesse dont il fait preuve en permanence dans les rapports sociaux. Au moins, son ton doux me laisse comprendre qu’il ne me déteste pas. Mais la distance respectable à laquelle il se tient – plus d’un mètre ! – ne cadre pas avec la conduite d’un ancien amant souhaitant le redevenir. Il est poli et bien élevé, c’est tout. J’hésite : dois-je saisir cette opportunité ? Puisque le hasard l’a mis sur mon chemin, puis-je en profiter pour lui proposer de nous revoir, ne serait-ce que pour aller prendre un café ?

Un instinctif comme moi n’est pas du genre à tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de s’exprimer. Aussi, à peine l’idée m’a-t-elle effleurée je lui suggère que nous pourrions nous retrouver un après-midi pour aller à la plage, ou bien savourer un verre en terrasse. Je m’empresse de lui offrir toutes les pistes de sortie possibles, en lui expliquant que je comprendrais très bien qu’il refuse, en raison de la présence en vacances de sa sœur, de son travail trop prenant, ou bien de sa décision antérieure de ne pas continuer à me fréquenter. En lâchant cela, je ne peux m’empêcher de baisser la tête, comme un enfant pris en faute. Lorsque je la relève, c’est pour constater qu’il me regarde avec ce qui s’apparente à de la compassion. J’ai l’impression d’être un clown dont les pantomimes le laissent froid, et peut-être même l’exaspèrent. Pour éviter de m’humilier, sans doute, il ne répond pas directement à ma question, mais ne me laisse que peu d’espoir : « J’ai ton numéro. Si un jour je souhaite te voir, je t’appellerai. » En tournant sa phrase de cette manière, il démontre que c’est lui qui gardera le contrôle. J’ai beau savoir que ma tentative sera pathétique, je ne peux m’empêcher de le relancer : « Si c’est moi qui cherche à te joindre, ça te dérangera ? »

Hadrian me regarde avec peine, et en un instant je me sens le plus misérable des hommes. Aujourd’hui, décidément, j’inspire de la pitié… Après le patron du bar dans lequel j’ai effectué un essai tout à l’heure, c’est mon grand fantasme masculin qui s’attriste de me voir tomber si bas. Pour mon bel allemand, je suis une histoire terminée peu de temps après avoir débuté. Un garçon qui sans doute a su le séduire, mais dont les non-dits l’ont rendu méfiant. Je n’existe pour lui qu’au passé, et il ne s’attardera pas sur mon cas. Il n’a pas confiance en moi, et cela rend sa posture définitive.

En observant que les touristes qui ont alpagué sa sœur et son amie deviennent pesants, il décide qu’il est temps de reprendre leur promenade. Il me salue d’un geste de la tête, sans même prendre l’initiative de répondre à ma question précédente, et m’affirme qu’il a eu plaisir à me revoir, avant de me souhaiter bonne chance pour la suite. Mais un peu plus loin, une fois qu’il a repris sa marche avec les deux filles, il ne peut s’empêcher de se retourner sur moi. J’ai l’impression de lire dans son regard une certaine tendresse, et dans le même temps le souvenir d’une grande désillusion. Je m’en veux tellement d’avoir tout gâché avec lui…

Format epub pour liseuses disponible sur la boutique Kobo.

Suivez-moi et gagnez des livres reliés

En vous inscrivant à ma newsletter, vous serez avertis en exclusivité de mes concours et de mes parutions.