Tous derrière Hector

Premier chapitre de Tous derrière Hector

Que dire de cette photo ? Un joli garçon au sourire assuré,
je ne vois guère plus à ajouter. Je crois aussi qu’il est latino-américain. L’absence de pilosité apparente sur ses avant-bras,
mixée avec des cheveux très noirs, ne me laisse que peu de doutes à ce sujet. La dorure particulière de sa peau indique qu’il vient d’une famille aisée. Elle dénote un très léger métissage, mais pas de racines indiennes marquées. C’est triste, mais en Amérique latine les riches sont le plus souvent descendants d’Européens, tandis que les pauvres proviennent des Incas, Mayas, Aztèques… Lui, en Europe, serait vu comme mat, mais là-bas on le définirait comme blanc. Il porte sur lui la confiance propre à son milieu. Il n’a jamais eu peur de manquer
de quoi que ce soit, et n’a même pas conscience que ça aurait pu être le cas. Il vit dans une bulle confortable et peut donc
sourire avec insouciance.

Le décor confirme mes impressions. Un poste ambulant de nourriture, dans un coin derrière, des panneaux publicitaires typiquement latinos, et les serveurs aux traits andins. On est en Amérique latine. Et dans un lieu cossu, une terrasse de bar soignée, avec ses jolies serviettes et ses verres de bonne facture. C’est un riche latino, et il prend son café en toute décontraction, avec un proche, celui ou celle qui prend la photo. Pas grand chose d’autre à remarquer, sinon l’intensité de son regard. Il a un sourire très direct, et fixe l’objectif droit dans les yeux, comme s’il n’avait rien à cacher. Et pourtant, j’ai du mal à lui accorder d’emblée ma confiance. Il pourrait garder un secret, ou pour le moins être habitué à séduire plutôt qu’à se dévoiler.
Je ne suis donc pas certain qu’on doive se fier à cet air ouvert et transparent qu’il adopte. Ah, dernier détail : il s’agit d’un
très beau jeune homme. Que son sourire soit trompeur ou pas, il est absolument charmant. Ses traits sont délicats et, contraste
exotique, ses lèvres charnues. Une combinaison tentatrice… Il sait sa capacité à plaire, et en tire régulièrement profit. C’est un
séducteur né. D’ailleurs, il prend soin de lui. Son visage reçoit chaque jour de la crème hydratante, et il va chez un coiffeur de
bon standing. Il entretient subtilement ses sourcils, et surtout son corps fin et athlétique de sportif régulier.

Rien d’autre à tirer de cette photo. Je cherche quelques éléments qui aient pu m’échapper, mais rien de transcendant ne m’apparaît. Reste à attendre le type qui mène l’entretien. C’est assez désagréable de se trouver ainsi, dans cette immense pièce, tourné face à un bureau et au mur qui le prolonge,
tandis que derrière on peut m’observer tranquillement sans que j’aie moyen de le savoir. Je n’ose pas trop me retourner, je ne voudrais pas paraître inquisiteur ni anxieux. Il n’y a qu’un autre employé, et il est occupé à taper un texte sur son ordinateur. Il faut attendre le chef, et éviter de stresser. Je jette un œil à son espace de travail. Comme tout le reste de l’open space, il est en désordre. Des papiers dans tous les sens, des photos, et plusieurs téléphones portables disséminés un peu partout, même un au sol sous mes pieds. Et ça sent un peu le renfermé, c’est dommage d’avoir de si grandes baies vitrées et de ne jamais les ouvrir.

— Alors, qu’est-ce que tu peux me dire de cette photo ?
Le chef s’est adressé à moi dans mon dos, tandis qu’il marchait pour me rejoindre. Je le laisse s’asseoir tranquillement sur son fauteuil, et lui fais part de mes observations. Il n’est qu’à moitié attentif, je crois que ce sont des techniques pour évaluer ma patience et mon calme : d’abord la longue attente après deux minutes à peine d’entretien, le défi de devoir analyser une image à froid, et désormais cette attitude distraite tendant à simuler qu’il m’écoute à peine… C’est normal. Si je voulais
engager quelqu’un pour devenir détective privé, moi aussi j’essayerais en priorité de jauger sa capacité à rester serein en toutes circonstances. Et ses dons d’observation, comme il vient de s’y employer. Je ne sais pas si j’ai bien disséqué la photo, j’ai peur d’être passé à côté d’un détail important. Mon interlocuteur, en tous cas, continue de ne rien faire pour m’aider. En observant vaguement le plafond, il me pose une autre question :

— Si tu devais chercher ce type ici, à Barcelone, afin de le localiser, comment tu t’y prendrais ?

Avant de proposer une réponse, je tente de comprendre ce qu’on attend de moi. J’imagine qu’un bon détective doit être
réactif, mais également savoir prendre un temps de réflexion. Il faut être vif d’esprit, sans pour autant être impétueux… J’en conclus qu’un silence de trente secondes sera bienvenu, et commence à méditer tranquillement mes prochains mots.
Mais le chef m’interrompt :

— Dis-moi ce qui te vient à l’esprit instinctivement, sans réfléchir. Quelle est la première idée qui te vient en tête ?

Je dois donc me lancer. Sans me censurer, je décide de jouer le jeu et laisse parler mon intuition :

— Je crois que j’irais voir dans les bars du quartier gay, et sans doute aussi sur les applications de rencontres.

Le type me regarde avec étonnement, comme si ma réponse n’entrait dans aucune case. Il porte désormais toute son attention sur moi, et me demande ce qui me fait penser que le garçon de la photo puisse être homo. Je lui commente que cela ne s’explique pas, et que nous autres dans le milieu nous savons nous reconnaître en un clin d’œil. Il en veut davantage, il aimerait que je m’auto-analyse et sois capable d’extraire l’élément qui m’a fait tomber sur cette hypothèse. Je me concentre, mais il est difficile de théoriser une pensée instinctive. Je lâche simplement :

— C’est son regard, sans doute. Tout passe par le regard. Quand on est homo, il suffit d’observer un type dans les yeux pour savoir s’il l’est lui aussi. Ça ne marche pas à tous les coups, mais presque. On appelle ça le radar gay, je crois.

Le chef, en se levant, apostrophe l’employé situé plus loin derrière moi :

— Alberto, tu as le radar gay, toi ?

— De quelle connerie de radar tu parles ?

— Celui que vous avez, vous autres les homos, pour vous reconnaître entre vous. Le garçon qui est là me dit que vous avez une espèce de don pour ça.

Sur ma chaise, je rougis. Je ne m’attendais pas à voir mes propos répétés si vite à un inconnu, et encore moins en ma présence. Mais l’employé réfléchit, il semble que la lumière vienne de lui apparaître à lui aussi :

— Vous êtes sur le cas du jeune Vénézuélien, c’est ça ? Maintenant que tu le dis, c’est possible oui. Il pourrait être pédé. Je n’y avais pas pensé, dis donc. Ça pourrait être le motif de son départ, effectivement. Il serait venu en Europe pour se faire défoncer la raie sans avoir de comptes à rendre à personne. Il serait pas le premier, tu me diras. Mais il est pas trop mon genre, pas très masculin.

— Je te demande pas si c’est ton genre. Je veux savoir s’il peut être homo ou pas.
— Oui, oui. Maintenant que tu le dis, franchement ça ne m’étonnerait pas qu’il le soit. Et même c’est probable, ça expliquerait plein de choses. Quand la famille va savoir ça, ils vont avoir une putain de crise cardiaque. Je veux bien les prévenir si on arrive à avoir confirmation, ça va être drôle comme moment.

— Donc tu me confirmes que c’est une bonne piste ?

— Putain de bonne piste, oui.

Sur ce, Alberto s’approche de moi, il semble noter mon existence pour la première fois :

— Bravo ! J’en ai pourtant de l’expérience avec les mecs, mais celui-là, je l’avais pas reniflé. Xavi, du coup c’est moi qui vais récupérer l’affaire ? J’ai pas trop de temps, ces jours-ci, je parviens toujours pas à savoir qui est l’amant de la Garcia Marín, elle cache bien son jeu et ça n’en finit pas. Mais bon, je peux bien jeter un œil à cette affaire aussi dans mes moments perdus. S’il est homo et qu’il vient de débarquer à Barcelone, il a forcément un profil sur plusieurs applications de rencontres, il sera pas dur à trouver.

Mais le patron se lève et me tend la main au-dessus de son bureau, avec un grand sourire, tout en répondant à Alberto :

— T’inquiète pas, on a un nouvel employé à partir d’aujourd’hui. (Il s’adresse à moi.) Tu es engagé. Si tu peux, tu commences demain. Je demanderai à Alberto de t’épauler et de te donner des conseils pour apprendre le métier. Il a pas l’air malin comme ça, mais il cache bien son jeu, tu pourrais pas trouver meilleur prof. C’est à lui que tu feras part de tes avancées dans l’enquête, mais tu peux venir me voir aussi, on travaille tous en équipe. Sa poignée de main est franche et puissante. Il me souhaite la bienvenue dans la boîte, puis dirige la parole vers Alberto à
nouveau :

— Le petit a beaucoup de flair. Rien que sur la photo, il a pu me dire d’où venait le gars, son origine sociale, et même me faire un début d’analyse psychologique. Tu as intérêt à bien le former, je crois qu’on peut en faire un très bon élément.

Je vais devenir détective, c’est génial !

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